«Il n'existe pas, en Syrie, de censure sur les journaux avant leur parution.» Pour le ministre syrien de l'Information, les préjugés ont la vie dure. Et si son ministère comprend un Département de contrôle des journaux et des imprimés, ce n'est pas pour exercer une censure sur la presse. C'est le sens du message qu'il a récemment adressé à un parterre de journalistes.

En Syrie, la désinformation est un art auquel le pouvoir – et les médias – s'adonne en toute immunité. Qui osera jamais critiquer le Ministère de l'information, un des piliers du parti Baas? Qui osera condamner l'action des centaines de «fonctionnaires» chargés de contrôler la conformité des articles avec les orientations du régime? Il n'est pas un journal indépendant, étranger ou syrien, de langue arabe ou non, qui ne transite par leurs bureaux, et leurs ciseaux, avant d'arriver dans les kiosques. Seules exceptions: les trois quotidiens officiels, les rédacteurs en chef se chargeant eux-mêmes de toiletter les articles «suspects».

En octobre 2000 et après quarante ans de monopole étatique, Damas avait pourtant annoncé la fin de ce système. Le président Bachar el-Assad prenait alors la décision historique de permettre aux partis politiques «autorisés» et à certains acteurs privés d'éditer leurs propres organes. L'année 2001 vit ainsi reparaître trois journaux de partis, bannis dans les années 1950, ainsi que l'hebdomadaire privé «critique, sarcastique et indépendant» d'un caricaturiste proche du président.

Discours gangrené

Bilan après deux ans? Ces titres reflètent la maladie des formations politiques, asphyxiées par le monolithisme du parti Baas. Leur discours est gangrené par l'idéologie dominante («Unité, nationalisme, socialisme»), et ne propose aucune alternative. L'absence de financement publicitaire, le monopole de l'Etat sur l'impression et la diffusion en disent également long sur la réelle marge de manœuvre et l'indépendance des titres privés.

Les épisodes de censure sont nombreux. Le 27 septembre, une communication officielle dissuadait les journalistes de rapporter des scènes de guérilla urbaine dans un faubourg de Damas lorsque les autorités ont rasé des habitations non autorisées. En mai, l'hebdomadaire communiste An-Nour était retiré de la vente à cause d'une caricature jugée déshonorante pour l'armée. La nouvelle «loi sur les imprimés» d'octobre 2001 pénalise durement les crimes de diffamation et d'atteinte aux intérêts de l'Etat. «C'est une nouvelle loi de la censure», s'indignait un opposant syrien dans une revue libanaise. Les journalistes et dessinateurs qui s'en prennent à de hauts responsables encourent des peines de prison et des amendes jusqu'à 6000 fr., eux qui n'en gagnent, au mieux, que 300 par mois.

Pas étonnant dès lors que l'autocensure soit le lot quotidien des journalistes syriens. La peur des autorités, l'élasticité des «lignes rouges» à ne pas dépasser et l'imprévisibilité des représailles aboutissent à ce qu'ils fassent eux-mêmes le travail des censeurs du ministère. «A quoi bon écrire, si le censeur que nous portons en nous et qui contrôle nos faits et gestes devenait plus sévère et son terrorisme plus violent encore?» s'interroge l'un d'eux.

En autorisant la reparution de ces journaux, les dirigeants du parti Baas voulaient exhiber une vitrine pluraliste à l'opinion internationale. Dans les faits, leurs appareils de censure n'ont jamais été autant sur le qui-vive. Ce qui ne les empêche pas de nier toute implication dans les atteintes à la liberté d'expression. Ainsi, en mai, le ministre de l'Information s'étonnait à la fois que les journaux syriens et arabes soient «déficients et faits pour flatter les régimes en place», mais aussi absents «de la scène médiatique mondiale».