Dans son livre L'industrie de la consolation, Bertrand Leclair dénonce l'idéologie qui accompagne l'essor des moyens de communication et qui, en réduisant les possibilités de prendre de la distance, encourage les individus à se fuir eux-mêmes. Son auteur a beau exercer le métier de critique littéraire, son essai ne s'apparente en rien à la défense frileuse d'un fonds de commerce. De même que le sort du livre en tant qu'objet l'indiffère – un livre, dit-il, cela peut être Mein Kampf aussi bien qu'Ulysse de Joyce –, Bertrand Leclair ne s'en prend pas aux nouvelles technologies en tant que telles, mais à l'idéologie qui les précède; une idéologie qui vise à soulager les hommes du face-à-face avec eux-mêmes et de la prise en charge de leur destin.

La communication s'inscrit dans un temps «réel», collectif, «réduit à l'instant»; la littérature, écrit Leclair, échappe à ce temps mécanique, «morcelé pour les besoins de l'industrie»: «Toute expérience littéraire véritable est d'abord le témoignage d'une lutte épique avec ce temps imposé qui est la camisole de force du langage autant que du corps.»

Dans un monde qui tend vers une communication frénétique, incessante, comme s'il s'agissait d'une panacée, il rappelle avec force que le propre de l'homme n'est pas d'être un animal communiquant – les fourmis communiquent, et bien mieux que lui –, mais un animal parlant: «C'est la langue, et elle seule, le miroir où se construit l'humanité et chacun d'entre les hommes»; la langue, «où se dit la conscience autant que la souffrance d'exister». L'image de l'individu ravalé au rang de «puce informatique» participe d'une réification de l'humain – preuve en est que les débats sur le clonage nourrissent des fantasmes d'immortalité, comme si l'homme n'était déterminé que par la génétique, et ne se construisait pas lui-même. Mais si ces visions «technologistes» et «déterministes» ont autant de succès, c'est qu'elles sont aussi une source de réconfort, en ce qu'elles déchargent de la responsabilité individuelle.

Le New Age répond également à ce besoin de réconfort, dont le succès phénoménal des livres de Paulo Coelho est un indice. Or le New Age, fait remarquer Bertrand Leclair, en «niant l'individu au prétexte de le transcender», en lui proposant de se fondre, de se «connecter» à un «grand tout», correspond exactement aux exigences de la culture d'entreprise comme à l'idéologie qui préside au développement d'Internet. Il joue sur la pression sociale et professionnelle que subissent les individus et sur la souffrance qui en découle, il en console «sans jamais l'affronter», et constitue ainsi «un soulagement au pur bénéfice de l'oppression dont il prétend soulager».

On peut se débarrasser du carcan religieux sans pour autant réduire l'homme à sa réalité biologique, affirme Bertrand Leclair; il reste alors dans le monde une part de magie, que seul le pouvoir de discernement qui est la marque des écrivains peut prendre en charge. C'est cette «capacité à voir» que la communication veut éradiquer, et que le New Age «rejette dans le surnaturel pour ne pas avoir à se l'approprier». Telle est la thèse de cet essai à la fois passionné et solidement étayé, qui ranime chez son lecteur une vraie faim de littérature.

L'industrie de la consolation, la littérature face au «cerveau global», de Bertrand Leclair, Editions Verticales, 124 pages.