William Schrader est l'un de ces entrepreneurs visionnaires qui ont su, avant tous les autres, détecter le potentiel commercial du réseau Internet. Il a fondé PSINet en 1989, l'année même de naissance du Web, avec l'ambition de devenir un fournisseur d'accès mondial. Dix ans plus tard, son réseau compte plus de 500 points d'entrée répartis sur la planète.

En Europe, sa stratégie consiste à racheter des fournisseurs d'accès locaux et d'en récupérer les clients professionnels. PSINet emploie une centaine de personnes en Suisse, où sont installés depuis l'an dernier ses quartiers européens (à Nyon) et son centre technique (à La Chaux-de-Fonds). Cet effectif devrait passer à 200 d'ici à la fin de l'année.

En 1998, PSINet rachetait le fournisseur genevois Iprolink ainsi que TIC, en Suisse centrale. «Il nous reste quelques acquisitions possibles, avance Marcel Casserini, directeur de PSINet pour la Suisse. Par exemple, en Suisse romande, on s'intéresse au groupe Petrel (qui possède notamment le fournisseur d'accès Span) et à quelques autres dans la région zurichoise.» De passage à Genève cette semaine, William Schrader, directeur général de PSINet, a répondu aux questions du Temps.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi la Suisse pour votre centre européen?

William Schrader: Nous avons comparé avec les autres destinations habituelles de notre secteur: l'Irlande, la Grande-Bretagne ou la Hollande. Notre choix s'est porté sur la Suisse car nous avons senti la forte volonté des autorités de nous faire venir. Nous bénéficions de démarches facilitées pour employer du personnel étranger ainsi que d'exonérations fiscales.

– Allez-vous accroître votre présence en Suisse et en Europe?

– Pour l'instant, nous réalisons environ un tiers de nos revenus en Europe. Mais dans très peu de temps, ce sera notre marché principal. Nous avons plus confiance en la croissance des besoins de l'Europe en matière de télécommunications que les Européens eux-mêmes. Dans tous les pays où nous sommes présents (quinze parmi les vingt marchés les plus importants), nous avons comme objectif de faire partie des trois premiers fournisseurs d'accès globaux à Internet. En Suisse, nous serons cette année numéro deux derrière Swisscom.

– Comment jugez-vous l'état de la libéralisation du marché suisse?

– L'expérience montre que si un monopole domine longtemps un marché, cela nécessite une période d'autant plus longue pour s'en défaire ensuite. Il est très difficile de pénétrer le marché suisse compte tenu de la domination écrasante de l'opérateur national: 100% des entreprises ont encore une ou plusieurs factures Swisscom puisqu'elles n'ont pas le choix.

D'autre part, Swisscom dépense plus d'argent pour son marketing et sa promotion que nous en avons dans toute notre entreprise. C'est ce qui nous différencie des anciens monopoles: nous utilisons notre puissance d'investissement pour mettre en place des technologies innovantes, tandis que les opérateurs nationaux dépensent des fortunes pour défendre leur monopole à coups de campagnes marketing.

L'exemple le plus criant est l'Allemagne où nous attaquons Deutsche Telekom en justice pour ses pratiques abusives. En Suisse aussi, les autorités de régulation ne sont pas assez agressives contre les méthodes monopolistiques de Swisscom, notamment au niveau des réseaux locaux.

– A quel moment pensez-vous que le réseau Internet supplantera tous les autres?

– La voix et la visioconférence représentent les deux dopants des réseaux numériques. Les opérateurs disent depuis des années que la visioconférence ne décolle pas, mais c'est simplement parce qu'ils font payer des fortunes. Au prix du téléphone, ou même moins cher, je peux vous garantir que tout le monde voudra l'image.

A mon avis, 80% des conversations téléphoniques passeront par Internet d'ici à 2003. Cette transition se fera progressivement. Jusqu'à la dernière minute, les opérateurs nationaux mettront toute leur énergie pour résister contre cette technologie qui fera chuter leurs revenus.

Pensez: si le téléphone passe par le Net, Swisscom deviendra peut-être notre client pour véhiculer les communications internationales alors qu'il est notre principal concurrent aujourd'hui dans ce secteur.

– Ne pensez-vous pas que les opérateurs télécoms traditionnels s'allieront pour mettre en place des réseaux mondiaux comme le vôtre?

– Les géants nationaux n'arrivent pas à travailler ensemble. Regardez: GlobalOne (l'alliance entre Deutsche Telekom, France Télécom et Sprint) n'a jamais fonctionné, pas plus que le consortium Unisource (le hollandais KPN, le suédois Telia et Swisscom) ou la fusion entre DT et Telecom Italia. Les implications culturelles et les différences de méthodes sont trop importantes. Pour cette raison, de nombreux opérateurs nationaux européens se feront racheter par des groupes globaux comme le nôtre dans les années à venir.