Déjeuner avec isabelle Falconnier

«Le public d’un salon veut rencontrer des écrivains»

Le Salon du livre et de la presse de Genève ouvre ses portes mercredi. La journaliste Isabelle Falconnier assume sa première présidence. Elle explique le rôle de ce type d’événements dans un monde saturé d’écrit

On aperçoit Isabelle Falconnier sur le pont Bessières à Lausanne. Démarche rapide, presque sautillante. On l’appelle. Elle s’arrête, sourit. Elle sort tout juste de la rédaction de L’Hebdo où elle travaille, à 80%, comme journaliste et responsable des projets magazine et littéraire. Nous parcourons côte à côte les quelques mètres qui nous séparent du Café de L’Evêché au pied de la cathédrale. Depuis septembre, Isabelle Falconnier est aussi la présidente du Salon international du livre et de la presse de Genève dont la 26e édition ouvre ses portes mercredi. D’ailleurs, après le déjeuner, elle filera à Genève pour assister à deux réunions de préparation de l’événement.

La journaliste est la troisième présidente du Salon du livre après Pierre-Marcel Favre, le fondateur, en fonction pendant plus de vingt ans, et Patrick Ferla, en poste une année seulement. Est-ce qu’il n’y a pas de risque d’entremêlement des intérêts entre sa fonction de critique littéraire et celle de présidente du Salon du livre? «Franchement, je ne pense pas. J’y veillerai. Pour le moment, je n’ai jamais ressenti de malaise.»

Parlons de L’Evêché tout d’abord, où nous avons trouvé une table au fond. Isabelle Falconnier tourne les pages du menu avec fébrilité. Où sont les salades de dents-de-lion? Nulle part, la saison des pissenlits vient de se terminer, explique le serveur. Grosse déception chez Isabelle. On se rabat sur les asperges. Outre le fait d’être une annexe naturelle de la rédaction de L’Hebdo et une adresse à la réputation galactique pour ses fondues, L’Evêché porte un peu de l’histoire culturelle de la ville jusqu’à en être une part intégrante. «Jacques Chessex y venait tout le temps. Le lycée où il enseignait est tout proche. C’est aussi un lieu qui compte dans ma vie. J’ai beaucoup de photos de moi, ici, avec des amis, du temps de mes années d’études.»

Enfant, à Blonay, Isabelle Falconnier guettait la venue du Bibliobus. Une fois dedans, elle argumentait toujours pour emporter plus de livres que ne l’autorisait le règlement. Et obtenait gain de cause. Plus tard, elle est devenue bibliothécaire de l’école et défendait mordicus ses coups de cœur auprès de ses camarades. «La lecture, c’est de la «réalité augmentée». Enfant, on le comprend vite.»

En août, quand la nouvelle de sa nomination à la présidence du Salon du livre est tombée, on l’avait eu au téléphone et elle parlait avec une grande clarté de ce qu’elle voulait faire. Nette, précise, convaincue. C’est la moindre des choses pour quelqu’un qui vient d’être nommée à un poste conséquent. Mais il y avait un petit quelque chose en plus. A la fin de l’interview, sur un ton qui sous-entendait que ce n’était pas forcément à écrire dans le journal, elle avait dit: «J’ai l’impression que cette nomination arrive au bon moment pour moi.» Et on s’était dit que le petit quelque chose en plus devait être précisément cela.

Quand elle a pris ses fonctions en septembre, son premier réflexe a été de rencontrer les professionnels du livre en Suisse romande et en France: éditeurs, auteurs, libraires, responsables de salons et de festivals littéraires. «Je voulais prendre la température et me rendre compte du degré d’attachement des professionnels au Salon de Genève.» A la fin de cette tournée franco-suisse, de Brive-la-Gaillarde à Fribourg, elle s’est dite très rassurée: «J’ai trouvé des éditeurs et des libraires enchantés de pouvoir donner leur avis et surtout absolument attaché au Salon comme lieu de rencontre irremplaçable avec les lecteurs.»

Elle prend aussi la mesure d’un phénomène qu’elle connaissait déjà comme journaliste mais qui devient plus tangible encore sous la casquette de présidente de salon du livre: l’absence de politique globale du livre en Suisse romande et la difficile circulation des idées dans le domaine entre les cantons. «Il manque une sorte de fondation pour le livre au niveau romand. Le Salon, comme plateforme naturelle, peut favoriser une dynamique autour du livre au niveau romand, une dynamique d’autant plus nécessaire dans les temps de crise que le livre traverse aujourd’hui. Qu’est-ce qu’une crise? C’est un moment où les questions sont plus nombreuses que les réponses. Un salon doit accompagner ces questions, les entendre. Et au bout du compte, permettre, malgré tout, aux professionnels de trouver le chemin de leurs lecteurs.»

Les asperges sont vertes. On en croque deux, trois. Qu’est-ce qui fait venir les lecteurs dans un salon du livre? «Les auteurs. A nous d’être créatifs en organisant des causeries, des débats, des séances de ­dédicaces. Tous les salons du livre deviennent de plus en plus producteurs d’événements. D’abord parce que les éditeurs ont des moyens plus limités pour prendre en charge eux-mêmes les déplacements des auteurs. Et puis, organiser des événements autour de leurs auteurs, ce n’est pas leur métier. Ils cherchent des médiateurs culturels. Et aussi parce qu’un salon, pour exister, affirme son identité par sa programmation.»

Le travers de cette tendance: la star, ce n’est plus le livre mais l’écrivain. «Ce n’est pas encore le show-biz avec les cachets de stars et les caprices qui vont avec. Mais, c’est le risque…»

Le Salon du livre 2012 attend 700 écrivains. «Sur ces 700, 10 sont des locomotives qui font venir le public. Une fois sur place, les lecteurs peuvent avoir envie de découvrir des écrivains moins connus. C’est la règle de toute manifestation culturelle.» Les locomotives cette année s’appellent Zep, Frédéric Beigbeder, Paolo Coelho, Douglas Kennedy, Tristane Banon, Jacques Salomé, entre autres (liste complète sur www.salondulivre.ch) Au cœur du Salon, un bar, L’Apostrophe, où du matin au soir, sur une scène prévue à cet effet, les auteurs répondront aux questions et discuteront avec le public.

Autre nouveauté, un Prix littéraire, présidé par Metin Arditi, dont le gagnant sera révélé à l’ouverture du Salon. Pourquoi encore un prix littéraire? «Pour avoir une identité, un salon doit être prescripteur. Le prix montre que l’on a un avis sur la littérature. C’est aussi une façon de mettre en avant des livres. Dès que nous avons annoncé son lancement, les éditeurs français ont pris leur téléphone pour demander comment inscrire leurs auteurs sur la liste de sélection. Ce prix permet aussi de créer un pont entre la Suisse et la France en retenant des livres édités dans les deux pays. Jusqu’ici, les prix littéraires français ne s’intéressent qu’aux livres édités en France. Les prix suisses, à la production éditoriale suisse. Pour moi, voir quelqu’un comme Laure Adler, qui est membre du jury, lire le Suisse Daniel de Roulet, qu’elle ne connaissait pas alors qu’il est édité en France, c’est déjà une victoire!»

On aurait pu aborder aussi le Laboratoire des nouvelles lectures où les visiteurs pourront essayer des liseuses et aussi la nouvelle ligne graphique du Salon. Il faut filer. Isabelle Falconnier doit mettre le cap sur Genève.

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