Le vendredi 4 septembre en fin de matinée, nous avons commencé à entendre parler à Kaboul d’une explosion survenue dans une région contrôlée par les talibans près de la ville de Kunduz, au nord de l’Afghanistan. La controverse à venir était garantie: allégations de morts de civils contre affirmations de l’OTAN que les victimes étaient des talibans. Sans compter que cela s’était passé dans un secteur de plus en plus digne d’intérêt pour les médias car théâtre de troubles grandissants provoqués par les insurgés.

Mon collègue Rich Oppel et moi avons commencé à discuter de cette affaire et j’ai averti nos collaborateurs afghans qu’ils devaient commencer à réfléchir à la façon de nous rendre en voiture dans le nord si nous décidions d’y aller. Les chauffeurs ont passé quelques coups de fil et ont dit que la route du nord semblait sûre jusque vers la fin de l’après-midi. C’était limite, mais si nous partions immédiatement, c’était faisable. Nous nous sommes mis en route quelques minutes plus tard.

Sur le chemin j’ai appelé le bureau pour demander à Rich comment l’histoire se développait. Il m’a expliqué que la police de Kunduz disait qu’il n’y avait que des patients adultes masculins à l’hôpital principal de la ville, sans préciser s’il s’agissait de civils ou de talibans.

Nous avons constaté que la route sur laquelle nous nous trouvions passait par Ali Abad, un village proche du lieu où avait eu lieu l’explosion. Nous avons décidé de ne pas nous arrêter et d’aller directement à l’hôpital. Mais après avoir traversé Ali Abad, Sultan a vu un homme marcher au bord de la route et a suggéré que nous l’emmenions et lui parlions pendant le trajet. C’est ce que nous avons fait mais son témoignage ne nous a pas été inutile car il ne rapportait que les rumeurs locales. Quelques kilomètres plus loin, nous sommes tombés sur un poste de contrôle de la police. Sultan a commencé à parler aux agents et a réussi à glaner la localisation exacte de l’explosion des camions-citernes, l’essentiel de l’histoire ainsi que la recommandation de ne pas nous écarter de la route nationale pour nous rendre sur les lieux, ce que nous n’avions de toute façon nulle intention de faire à une heure aussi tardive.

Nous nous sommes rendus directement à l’hôpital, qui débordait de patients, de médecins, de journalistes – y compris une femme journaliste occidentale de l’agence Reuters – et d’employés du Comité international de la Croix-Rouge. Tout le monde a été très aimable avec nous. Nous avons pris de nombreuses notes et avons interviewé deux patients, dont un garçon de 10 ans qui disait avoir été blessé dans l’explosion, puis nous sommes allés à l’hôtel à Kunduz pour y passer la nuit. Il était gardé par des hommes en armes. A l’hôtel j’ai discuté avec un journaliste occidental d’Al-Jazira English qui m’a dit qu’il était allé sur les lieux, ou tout près, dans l’après-midi mais n’avait pas osé s’aventurer dans les villages.

Le samedi 5 septembre je me suis réveillé à Kunduz pour entamer la deuxième journée de reportage. Nous avons fait ce que nous n’avions pas tenté de faire vendredi à cause de l’heure tardive. Nous avons roulé au sud de Kunduz sur la route principale de Kaboul jusqu’à ce que nous parvenions à une bifurcation. J’ai demandé à Sultan et au chauffeur s’ils pensaient que nous ne prenions pas trop de risques en allant là-bas, et ils ont répondu que cela semblait sûr. Nous avons avancé lentement sur une étroite route de campagne et avons débouché au bord d’une rivière: les camions-citernes se trouvaient à quelques centaines de mètres de nous. Nous ne nous en sommes pas approchés, car ils étaient échoués au milieu de la rivière, nous sommes restés sur le chemin de halage. J’ai rapidement filmé les camions-citernes pendant que Sultan et le chauffeur parlaient avec des Afghans sous un arbre, nous répartissant le travail afin de gagner du temps.

Puis j’ai rejoint Sultan et le chauffeur et nous avons commencé à interviewer un Afghan sous l’arbre, écoutant son récit de ce qui s’était passé. Il a dit que les talibans – plus tard il a changé ce terme pour «hommes armés» – avaient volé les camions-citernes, n’avaient pas réussi à leur faire traverser la rivière et avaient ordonné à des habitants des villages voisins d’apporter des tracteurs pour les aider à les délester de leur chargement. Selon notre témoin, la rumeur s’est rapidement répandue – confirmant ce que nous ­avions vu à l’hôpital la nuit précédente – et de nombreuses personnes munies de jerrycans se sont précipitées, tout heureuses de trouver de l’essence gratuite dans cette contrée pauvre.

Tandis que notre interlocuteur parlait, j’observais Sultan et il semblait détendu: aucun signe d’hostilité n’émanait de ces gens, rien que des visages ravis de raconter une histoire. Une foule a commencé à se rassembler, le temps passait et nous devenions nerveux. Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés là-bas, mais ce fut désagréablement long. Je ne regrette pas d’avoir pris la décision d’aller au bord de la rivière, mais je crains que nous ne nous y soyons attardés trop longtemps.

J’ai dit: «Nous devrions partir», presque exactement au même moment que Sultan. Un vieil homme a ajouté que nous ne devrions pas traîner. Le chauffeur est retourné à la voiture. Alors que nous nous dirigions avec nos sacs de matériel vers la voiture, les villageois ont crié: «Les talibans!», et se sont dispersés. Notre chauffeur a fui, avec les clefs. Son instinct ne l’a pas trompé: il a survécu.

Sultan et moi nous sommes mis à courir, mais nous nous sommes arrêtés assez rapidement pour essayer d’évaluer où et qui nous fuyions ainsi. Devions-nous rester là et espérer qu’ils n’avaient pas traversé la rivière pour nous poursuivre, ou fuir tout droit à travers des champs inconnus et prendre le risque d’être abattus par des talibans qui tirent sur tout ce qui bouge? Nous avons hésité et nous avons été capturés. Le premier à avoir traversé la rivière a frappé Sultan avec sa kalachnikov et s’est mis à lui crier dessus. Puis il a semblé se calmer, a pointé un doigt vers la voiture puis vers la route principale, apparemment pour nous ordonner de déguerpir. Nous ne pouvions pas, puisque nous n’avions pas les clés. Il ne comprenait pas pourquoi nous refusions d’obéir et il s’est à nouveau mis en rage.

D’autres talibans sont arrivés et nous ont forcés à traverser la rivière pour rejoindre l’autre rive sous la menace de leurs armes. Cela ne servait à rien d’essayer de résister, m’a averti Sultan, il fallait juste les suivre. J’avais toujours ma caméra avec moi et je pensais qu’au moins nous avions des interviews de civils parlant de victimes civiles, ce qui pourrait prouver notre qualité de journalistes attirant l’attention sur une frappe controversée de l’OTAN. Cela s’est avéré très utile plus tard pour démontrer qui nous étions et ce que nous faisions.

Je suis arrivé de l’autre côté de la rivière et j’ai été immédiatement ligoté, les mains derrière le dos, et on m’a bandé les yeux, très mal. Un taliban m’a emmené sur sa moto à toute allure, et à un certain moment nous sommes même tombés après avoir perdu l’équilibre. Sultan suivait derrière nous.

Une fois à l’abri d’une poursuite immédiate, ils m’ont transféré dans une voiture qui s’est lancée à grande vitesse sur les petites routes de campagne poussiéreuses du district de Char Dara. «Russe?» m’a demandé l’un d’entre eux, une question qui semblait si éloignée du contexte historique récent que j’ai senti mon cœur chavirer. Ils m’ont fait descendre près d’un arbre et ont commencé à m’interroger, mais sans hostilité. Après une demi-heure de questions, ils ont fait venir d’autres talibans et m’ont ramené à l’endroit où Sultan était détenu. A partir de ce moment-là nous n’avons plus été séparés.

Excepté le coup de kalachnikov asséné à Sultan au tout début, aucun de nous n’a été frappé, torturé ou maltraité durant les quatre jours suivants. Bien au contraire, ils m’ont proposé de l’eau et de la nourriture alors même que c’était le ramadan (j’ai toujours décliné l’offre pendant les heures de jeûne, à part une boisson après avoir couru et être tombé de la moto). Sultan a prié à leurs côtés à plusieurs reprises.

Pendant quatre jours, ils nous ont véhiculés à travers Char Dara, presque toujours dans la même vieille Toyota Corolla, parfois accompagnés de motards masqués et enturbannés, des grenades autopropulsées dépassant de leurs sacs à dos en plein jour, à quelques kilomètres seulement de la route principale Kaboul-Kunduz. Ils adoraient frimer, et se sont même approchés à un certain moment, jubilants d’audace, à moins de 500 mètres de ce qu’ils disaient être des tours de guet du gouvernement et de l’OTAN. A d’autres moments, ils roulaient tous phares allumés pendant la nuit tandis qu’ils nous trimballaient de maison en maison, au moins trois différentes par jour.

C’est devenu une sorte de visite commentée de la région contrôlée par les talibans en Afghanistan («Voici notre prison», «Voici le point de contrôle dont nous avons chassé les forces gouvernementales»), et ce contrôle semblait total. Nous n’avons jamais vu un soldat de l’OTAN, un policier ou un soldat afghan, ou tout autre contrôle susceptible d’entraver la capacité des talibans à se déplacer à leur guise. Nous avons vu deux pick-up verts de la police afghane, tous deux remplis de combattants afghans et d’armes.

C’était comme être embarqué avec l’armée américaine, mais sous la menace d’une arme. «Tu as passé assez de temps avec les Américains, tu devrais passer un peu de temps avec nous», m’a dit un des talibans, rendant la comparaison explicite. En réalité je n’avais jamais accompagné de militaires américains en Afghanistan mais cela ne semblait pas judicieux de le contredire.

Il n’y avait aucun doute sur leur absolue emprise sur cette région du sud-est de Kunduz que nous parcourions encore et encore, une région de champs de maïs, de plantations de riz, de villages aux maisons en terre cuite, de voies navigables et de terres cultivables, mesurant environ 13 km de long sur 6,5 km de large. Ils conduisaient sur de petites routes, traversaient les villages, s’arrêtaient quand ils le voulaient pour parler aux habitants, se vantant de la façon dont les gens leur fournissaient des renseignements de leur propre gré. Impossible de déterminer l’étendue de cette spontanéité, mais les talibans étaient la seule présence armée que j’ai vue là-bas en quatre jours.

De façon intéressante, quand ils avaient besoin d’essence pour la voiture, ils la payaient plutôt que de simplement la réquisitionner, ce qu’ils auraient pu faire facilement. Certains villageois semblaient très cordiaux, d’autres plus méfiants et d’une courtoisie cérémonieuse.

Les automobilistes s’écartaient invariablement dès qu’ils voyaient une voiture de talibans arriver dans l’autre sens, et esquissaient un bref sourire et un salut islamique. Volontairement ou par crainte, impossible de le dire en scrutant les visages des villageois, qui étaient rarement autorisés à nous apercevoir, excepté lors d’arrêts choisis et dans des maisons sûres. On nous faisait ensuite défiler dans la rue devant les enfants, l’infidèle et son traducteur, pour être ridiculisés et moqués.

Au début ils semblaient tranquillement efficaces, des équipes de motards arrivaient de nulle part pour nous conduire à notre prochaine destination où nous étions rapidement guidés – et non poussés – dans une pièce à l’abri des yeux électroniques indiscrets en dessus de nous. Les équipes changeaient, l’équipe ravisseuse laissant la place à l’équipe de garde. «Nous ne faisons que vous surveiller», a dit un taliban, agacé par une énième tentative de le convaincre que nous étions journalistes. «Les gens qui vous ont capturés, ils vérifient si vous êtes journalistes, des journalistes indépendants.»

Cruciale distinction, me fit clairement comprendre Sultan. Ils semblaient croire à notre sincérité, pour preuves leurs nombreux «aah» de satisfaction lorsque nous passions et repassions la vidéo des camions-citernes, et de la voiture blindée de l’OTAN qu’ils affirmaient avoir détruite quelques jours auparavant. Restait à convaincre leurs supérieurs.

Il y avait de bons et de mauvais moments. Des progrès et des revers. Ils racontaient à Sultan que leurs supérieurs – le mot «commandant» était fréquemment utilisé – pensaient que nous n’étions «pas des gens de la sécurité, donc à bien traiter».

Puis notre statut de journalistes était à nouveau remis en question, et cela devenait une interminable litanie de promesses et de garanties. Ils ont permis à Sultan de parler à sa mère et à son père, ce qui était encourageant, mais le deuxième jour Sultan a saisi qu’ils cherchaient peut-être à obtenir de l’argent, et le troisième jour à échanger des prisonniers. Cela l’a inquiété, particulièrement lorsque deux talibans lui ont dit qu’ils étaient sûrs de pouvoir arranger un échange pour moi, mais pas pour lui. Ils ne nous donnaient aucune preuve de cela, ni d’aucune des multiples affirmations contradictoires que nous entendions. En fait ils paraissaient parfois jouer avec nos têtes. «Toi, trois jours, Kaboul», m’a dit l’un d’entre eux en souriant. Et c’était le moins enclin à sourire et à nous encourager de tous les gardiens que j’avais rencontrés. Un autre a dit 10 à 15 jours. Il était impossible de déceler les réelles intentions derrière les mots.

«Tu connais des gens au gouvernement? Tu devrais faire en sorte qu’ils s’occupent de cette affaire», a dit un taliban relativement amical à Sultan tôt le dernier jour. Un autre lui a rappelé qu’un journaliste italien avait un jour été échangé, mais que son traducteur n’avait pas eu cette chance. «Il a été décapité», a dit le jeune garçon à Sultan sans sourire, et ce dernier a fidèlement traduit, mais la mine sombre.

Nos gardiens, généralement au nombre de six ou huit, étaient absolument imprévisibles. L’un d’entre eux s’est mis en rage lorsque j’ai uriné debout, estimant que c’était une offense aux familles locales. Puis il s’est calmé et m’a demandé de lui apprendre à compter jusqu’à 10 en anglais. Un autre n’a cessé d’essayer de me convertir à l’islam, tout en menant d’interminables conversations avec Sultan sur l’islam, sur le fait de collaborer avec les Américains et sur son travail. Lorsque nous nous entassions dans les véhicules, il y avait toujours une demi-douzaine de grenades autopropulsées rebondissant un peu partout dans la voiture au rythme des ornières de la route, ou des kalachnikovs pointant vers nos têtes, ou même vers les leurs.

Au fil des jours, ils se montraient plus détendus avec moi, verbalement plus brusques à l’égard de Sultan. (Un taliban s’est excusé pour le coup porté à Sultan au tout début, expliquant qu’ils ne pouvaient pas toujours avoir des gens de qualité).

Entre le deuxième et le troisième jour, alors que nous avions l’esprit embrumé par le changement incessant de maisons, les jours passés à dormir, espérer et nous inquiéter, l’atmosphère a changé. Cela devenait de plus en plus difficile pour eux de trouver des abris sûrs. Ils se perdaient sur des routes de plus en plus étroites et de plus en plus sombres. Nous arrivions au seuil d’une maison tard le soir, ils frappaient à la porte et nous pouvions finalement entrer sans jamais savoir si les talibans avaient choisi la maison au hasard et exigé l’hospitalité ou s’ils s’étaient organisés à l’avance.

Si leur discipline de comportement à notre égard était bonne, leur sécurité opérationnelle était par contre désespérément inepte. A tel point que le supposé chef d’équipe hurlait tant et plus mon nom et le mot «journaliste» dans son mobile Nokia – ils avaient tous des Nokia qui fonctionnaient pratiquement sans batterie et sans réseau – sans se soucier de ceux qui, presque à coup sûr, surveillaient ses appels. Le lecteur de cassettes de la voiture diffusait les mots «Taliban, taliban» en chanson.

Ils ne rendaient pas la tâche difficile.

Le deuxième ou le troisième jour, de nouveaux personnages sont apparus. Un taliban très effrayant, puissamment bâti, qui semblait inspirer l’effroi à ses subalternes, s’asseyait en face de nous et nous dévisageait sans quasiment prononcer un mot. Lorsqu’ils ont finalement trouvé une habitation munie d’électricité, deux jeunes garçons ont sorti un magnétophone qui a fait résonner des heures de sermons religieux louant Oussama ben Laden, les moudjahidin de Tchétchénie, de Somalie, de Helmand, de Kandahar ainsi que tout adversaire des Américains. La mention répétée d’importants groupes et individus extrémistes, comme Hezb-i-Islami et Abdul Rasul Sayyaf, ne faisait rien pour apaiser nos craintes d’être remis à d’autres talibans ou groupes d’Al-Qaida.

Nous avons aussi commencé à entendre le mot «Baghlan» hurlé dans les téléphones mobiles, une ville et province au sud de Kunduz. Cela m’a rendu nerveux, car je sentais que ces talibans étaient strictement locaux et n’opéraient que dans leur propre zone de confort de quelques kilomètres carrés. Etre transférés dans une autre région ne serait pas une bonne chose.

Ils ont multiplié les tentatives pour me convertir; ils me demandaient pourquoi je ne voulais pas, ce que je pensais du prophète Mahomet, etc. L’un d’entre eux, du nom d’Amman, m’a dit qu’il voulait que je l’invite dans mon pays, l’Irlande – j’ai la double nationalité irlandaise et anglaise – pour y mener le djihad. Il semblait animé de l’authentique conviction que son devoir était de me conduire à l’islam, il me jetait parfois des friandises à la cannelle pendant les heures de jeûne, mais je refusais toujours de les manger pendant la journée. D’autres s’adressaient à moi avec plus de rudesse.

La troisième nuit, juste avant le repas de 3 heures du matin – les musulmans prennent le petit déjeuner très tôt pour respecter le jeûne du ramadan pendant la journée – il y a eu un moment de panique. L’activité aérienne s’est intensifiée et on entendait de fortes explosions dans les champs voisins. Les talibans et nous avons cru qu’il s’agissait d’une tentative pour nous libérer. Ils ont fui avec nous en quelques minutes, filant à toute vitesse dans la nuit à travers les champs jusqu’à trouver un nouveau refuge.

A partir de ce moment-là, j’ai remarqué que «l’équipe A» de combattants talibans endurcis avait disparu, il ne restait que les plus jeunes. Le quatrième jour, il y a encore eu de l’endoctrinement et des courses d’une maison à une autre. Mais le niveau d’organisation avait considérablement baissé, ce qui était alarmant. Ils allaient de plus en plus loin pour trouver des gîtes sûrs; les repas se réduisaient à du pain et du beurre au lieu des festins de raisins, poisson, viande et friandises des jours précédents, et les chemins de terre qu’ils empruntaient étaient presque impraticables.

Lorsque nous sommes enfin parvenus à la demeure où nous allions passer la quatrième et dernière nuit, Sultan et moi avons été laissés seuls dans la voiture deux minutes. Je l’ai averti que s’il devait y avoir une opération de sauvetage, cela pourrait bien être cette nuit car l’éclat de la lune était beaucoup plus faible que les deux nuits précédentes et qu’il y avait clairement eu quelque chose dans l’air la nuit d’avant. Il essayait d’être enjoué, mais doutait de plus en plus de ses chances.

Nous avons attendu, et dormi un peu. Le bruit des drones de surveillance au-dessus de nos têtes s’est intensifié puis s’est transformé en un vrombissement plus fort, enfin des bruits de moteurs, de rotors, de coups de feu et d’explosions se sont fait entendre. Les talibans présents dans la pièce, une demi-douzaine environ, ont bondi de leurs matelas, ont empoigné leurs grenades autopropulsées et sont sortis. Nous étions persuadés qu’ils nous abattraient au moment de leur fuite. Nous étions des cibles accroupies dans une pièce longue et étroite dépourvue de tout en dehors des murs et des matelas. Nous ne leur étions plus d’aucune utilité et appartenions à leur ennemi juré qui venait manifestement d’arriver et était d’un tout autre calibre que nous.

Le dernier taliban à sortir de la pièce est revenu en arrière, pointant et abaissant sa kalachnikov avec hésitation. C’était le taliban mi-souriant, mi-renfrogné avec lequel nous avions tissé le plus de liens – celui à qui j’avais appris à compter jusqu’à 10 en anglais. Le deuxième jour, il avait semblé perplexe quand je n’avais pas pu m’empêcher de rire alors qu’il me faisait écouter l’option en anglais de son téléphone mobile: «Press 6 for help. Press 7 for exit.» («Presser 6 pour obtenir de l’aide. Presser 7 pour sortir.»)

Il a hésité et, en définitive, il a manqué de conviction. Cela ne lui aurait pris qu’une demi-seconde de nous abattre.

Même si lui n’y avait pas pensé, notre comportement prouvait que nous, oui. J’ai attrapé le coussin le plus épais que j’ai pu trouver et, bien plus important, le grand sac à caméra auquel je m’étais accroché pendant quatre jours, en partie précisément pour cette éventualité. Il était rempli de mini-trépieds en métal et en plastique dur, et d’un projecteur pour caméra en métal. Je me suis caché derrière le coussin et le sac, et Sultan s’est caché derrière moi.

Le taliban a secoué la tête pour nous signifier de le suivre, et il est parti. Nous n’avions aucune intention de sortir d’une pièce puis de traverser une cour avec un groupe de talibans armés de grenades ­résistant à un assaut américain (croyions-nous à tort). Une fois les talibans partis, nous nous sommes précipités vers la porte, Sultan avant moi car je devais prendre le sac à caméra et enfiler des baskets occidentales, ce qui prend plus de temps que de glisser ses pieds dans des sandales afghanes.

Je l’ai perdu. Dans la cour je n’étais qu’une cible solitaire dans un espace clôturé un peu plus grand, je me suis donc vivement baissé et j’ai franchi le portail en courant. Quelqu’un a surgi de l’obscurité. J’ai perdu l’équilibre et je suis tombé en arrière, ma jambe encore un peu affaiblie à la suite de l’accident de moto. C’était Sultan, à la dernière minute de sa vie. Il m’a tendu la main, m’a aidé à me relever et m’a demandé si j’avais mis mes lentilles de contact, ce qui était le cas. Lui devant, nous avons couru, accroupis, sur un rebord de terre très étroit – moins de 30 centimètres – le long du mur extérieur. Il faisait sombre. Il y avait des arbres sur notre gauche et un grand mur en terre cuite sur notre droite. On ne voyait qu’à quelques mètres devant nous. Nous ­n’avions pas la moindre idée de qui se trouvait où, et des balles sifflaient autour de nous.

Je pouvais entendre les talibans hurler et tirer depuis les arbres sur notre gauche, me semblait-il. J’entendais aussi d’autres voix indistinctes devant nous. Nous avons continué sur une vingtaine de mètres le long du mur jusqu’à ce que nous arrivions brusquement au coin. Avec toujours ces voix indistinctes devant nous – mais je ne sais pas ce que Sultan pouvait voir ou entendre – il a tourné au coin du mur et s’est retrouvé à découvert. Vêtu du même salwar kameez de couleur claire qu’il portait depuis quatre jours, il a levé les mains et crié: «Journaliste, journaliste», tandis qu’il avançait. Le mot était accentué, exactement de la même façon qu’il l’avait prononcé un millier de fois depuis quatre jours en parlant aux talibans.

Dans l’obscurité je ne voyais pas qui il essayait de rassurer: les soldats qu’il n’était pas un taliban, ou les talibans qu’il n’était pas un soldat.

Il y a eu une rafale de coups de feu et il s’est immédiatement effondré. Dans le noir, entouré de coups de feu, des arbres partout et ma vision obscurcie par lui et par le mur, je ne savais pas si les balles venaient de devant, de sa droite ou de sa gauche.

J’avais déjà reculé en entendant les coups de feu et plongé dans un fossé de 60 centimètres de profondeur avec de l’eau dans le fond. J’ai sorti le projecteur de caméra pour l’allumer si nécessaire. Je pouvais entendre un bruissement de voix, mais je ne parvenais toujours pas à déterminer d’où elles venaient. J’ai attendu une minute ou deux, soulevant ma tête et la tournant à gauche et à droite pour avoir une meilleure idée de l’endroit où ils se trouvaient, et d’où ils venaient.

Les vagues sons se sont transformés en voyelles teintées d’un accent du nord de l’Angleterre. Une voix exhortait quelqu’un à appuyer une échelle contre le mur pour pénétrer dans la cour que nous venions de quitter. J’ai baissé mon visage autant que possible et j’ai hurlé, «Otage britannique, otage britannique», et j’ai allumé le projecteur une fois, très brièvement, pour leur montrer la direction. J’ai entendu une voix dire quelque chose comme: «Otage britannique, approchez les mains en l’air et couchez-vous sur le sol.»

J’ai obéi, lâchant le sac à caméra et tout son contenu. Même si je voulais garder mon matériel, émerger brusquement de l’obscurité en tenant un sac était un risque insensé.

Je me suis couché sur le sol, j’ai donné mon nom et celui de mon journal et pointé dans la direction où Sultan se trouvait derrière moi, en leur disant que je croyais qu’il avait été touché.

Le corps inanimé gisait dans le fossé où je l’avais vu tomber. J’espérais qu’il était tombé et se tenait coi. Je savais que ce n’était pas le cas. Ils m’ont dit qu’ils avaient sa photo et qu’ils allaient le chercher, puis ils m’ont emmené loin de la maison à travers un champ défoncé vers le terrain de décollage de l’hélicoptère.

C’était fini. Sultan était mort. Il était mort en essayant de m’aider, jusqu’aux toutes dernières secondes de sa vie.

Pendant le voyage du retour, il y a eu dans l’hélicoptère quelques acclamations parmi les soldats, majoritairement britanniques, mais le silence est vite retombé. Il s’est avéré plus tard que l’un des membres du commando avait aussi été tué, mortellement blessé pendant l’assaut. J’étais assis face à son casque trempé de sang pendant tout le vol. J’ai remercié tous ceux qui étaient encore vivants. Ce n’était pas, et ce ne sera jamais, suffisant.