Sur les réseaux

Le tigre bleu est-il un animal ou un fleuve?

La question a perturbé les candidats au baccalauréat 2015 et affolé Twitter. Laurent Gaudé, l’auteur du texte étudié, lève le mystère et prend la défense des lycéens

Il y a quelque avantage à être un écrivain vivant plutôt que mort. Prenez Laurent Gaudé, 43 ans, auteur d’un texte mis au programme du baccalauréat 2015, privilège peu partagé par ses contemporains. L’extrait à analyser et commenter a mis dans l’embarras certains étudiants qui l’ont fait savoir via Twitter, parfois en des termes peu amènes. Leur colère ou leur désespoir a généré des milliers de messages.

Comprenant leur désarroi, Gaudé a pris la plume lundi 22 juin sur le site d’Huffingtonpost pour venir au secours des élèves qui s’inquiétaient de ne pas avoir compris le sens du texte, et qui étaient devenus la risée des réseaux sociaux. Jamais Victor Hugo, lui aussi objet de dispute en juin 2014 avec son poème «Crépuscule», n’aurait pu ainsi arbitrer en live.

Mais reprenons au début. Laurent Gaudé est l’auteur de plusieurs pièces et romans. En 2002, La Mort du roi Tsongor lui vaut le prix Goncourt des lycéens et celui des Libraires. Deux ans plus tard, il remporte le prix Goncourt ainsi que le prix Giono avec Le Soleil des Scorta, un immense succès de librairie.

Laurent Gaudé est donc un auteur lu et aimé des jeunes, qui avaient d’ailleurs déjà planché sur un de ses textes pour le brevet des collèges en 2013. En quelques heures pourtant, il est devenu leur bête noire. L’objet du désamour est extrait de sa pièce de théâtre intitulée Le Tigre bleu de l’Euphrate (2002). Un passage en particulier semble avoir posé problème: «Je suis celui qui n’a pas osé suivre jusqu’au bout le tigre bleu de l’Euphrate.» L’auteur parle-t-il d’un félin à rayures bleues ou du fleuve du Moyen-Orient? Les élèves inquiets d’avoir peut-être mal identifé «ce tigre bleu» se sont rués sur leur smartphone et ont lancé le débat sur Twitter.

Leur doute a immédiatement été assimimilé à de l’ignorance, notamment par @sachabenhamou: «L’affaire du #TigreBleu nous révèle le niveau moyen de Culture G en France». Pour une majorité d’intervenants sur Twitter, pas de doute: le tigre bleu est le fleuve de Mésopotamie, et pas un animal. Du coup s’est embrayé un débat plus ample: enseigne-t-on encore la géographie? L’Education nationale est-elle à la hauteur de sa mission? Les auteurs contemporains ont-ils leur place au bac? Pour beaucoup, échouer sur Molière ou Flaubert, passe encore, mais sur Laurent Gaudé... tandis que @ledrjay se demande :«Qui le pistonne?»

En quelques heures, Twitter s’est transformé en bureau des plaintes - des professeurs, des élèves et des parents. D’autres, étrangers à la polémique, se sont essayés à l’humour et au photomontage créatif, avec des félins indigos, azur ou myosotis. Beaucoup ont rappelé un autre phénomène qui avait saturé les réseaux sociaux en février dernier, celui de la couleur de la robe qui changeait en fonction des perceptions de chacun. C’est la remarque de @juljouanneau: «La vraie question sur ce #tigrebleu: le voyez-vous bleu et noir ou blanc et or?

L’étude des textes ne serait -elle qu’une affaire de goûts et de couleurs? Qui a raison? Twitter et son réflexe géographique? Ou les lycéens et leur littéralité poétique? Pour mettre un terme à cette vaine polémique, Laurent Gaudé a publié son explication de texte: «J’ai eu la surprise de découvrir, vendredi 19 juin, que mon texte Le Tigre bleu de l’Euphrate avait été donné comme sujet du bac français pour les élèves de 1S et ES. Dans ce texte, Alexandre Le Grand parle à la mort et raconte une dernière fois sa vie. Il évoque notamment la rencontre qu’il a faite avec un animal imaginaire et mythologique: le tigre bleu. Dans ces terres de Mésopotamie où coulent deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, le félin et le fleuve ont le même nom, oui. La poésie invite, à travers des jeux d’échos, des métaphores, des associations d’idées, à développer l’imaginaire et l’émotion.»

Laurent Gaudé se range ainsi du côté des lycéens, bien armés désormais s’ils devaient d’aventure faire l’exégèse du poème de Paul Eluard: «La terre est bleue comme une orange» En bon pédagogue, il regrette également que cette curée ait ajouté de l’angoisse au climat déjà anxyogène des examens.

Que nous dit cette polémique? D’abord qu’elle est fondée sur un préjugé: les lycéens ont forcément tort puisqu’ils sont nuls en géographie. Ensuite que personne n’a lu le texte de Gaudé, pas même les sites les plus confirmés qui ne se sont pourtant pas gênés de moquer l’inculture des lycéens. Il aurait pourtant suffi de passer par Wikipedia pour connaître l’intrigue et ne pas être aussi péremptoire. Lire, c’est vérifier.

Enfin que Twitter est de moins en moins un réseau de partage et d’intérêts communs, mais de plus en plus un site d’expression, de défoulement, de délation et d’intimidation. Prochain sujet du bac philo: l’oiseau bleu gazouille-il? ou croasse-t-il?