«Rien de plus fascinant que d'interroger l'éther.» Cette imprécation, qui fleure bon sa fin de siècle, ne s'adresse en l'occurrence qu'à un seul des nouveaux paradis artificiels en vogue à la Belle Epoque: la T.S.F., dont on commence à savoir, après trois étés de manifestations, qu'elle poussa ses premiers hoquets du côté de Salvan, Marconi y faisant un séjour décisif en 1895.

Après l'expo Marconi en 1996 et l'expo consacrée aux 75 ans de la Radio romande en 1997, on nous donne à déguster cet été en plein cœur de Salvan les premiers balbutiements de la télégraphie sans fil dans notre pays. Et surtout à comprendre dans quel environnement humain la radio vainquit non seulement les distances géographiques mais aussi les résistances psychologiques. Et il y en eut, des résistances, à l'époque où le tourisme ne s'appelait pas encore le tourisme, mais, comme on osait dire à Salvan, «l'industrie des étrangers». Où, également à Salvan, on rebaptisait, sans vergogne et avec un aplomb proche de la dérision, l'une des venelles principales «la rue des millionnaires».

Un sens de l'humour qui se tarit brusquement lorsqu'il s'agit de T.S.F.: la méfiance de l'autorité étatique est grande face à un instrument qui sautillait allègrement au-dessus des obstacles naturels comme des frontières artificielles, un instrument de formidable liberté peu compatible avec la gravité politique de ce début de siècle.

Ainsi vit-on, en Suisse, une interdiction totale de pratiquer la T.S.F. durant la Première Guerre mondiale. Au grand courroux des premiers amateurs qui étaient aussi de féroces bricoleurs puisqu'il fallut attendre les années trente et l'expansion de Philips pour voir se développer véritablement sur une échelle industrielle la production de postes de radio. Il faut dire que, dès 1907, la sourcilleuse Confédération, toujours inquiète du bien-être de ses enfants, avait pris soin, en même temps qu'elle prohibait la consommation d'absinthe, de se réserver «le droit exclusif d'exploiter des installations télégraphiques, quelles qu'elles soient».

Mais l'interdiction totale de la pratique radiophonique fut rapidement balayée par le développement de l'aviation, qui rendait nécessaire un usage civil de la T.S.F.

Ainsi, le 26 octobre 1922, eut lieu à l'aérodrome de Champ-de-l'Air, sur les hauteurs de Lausanne, ce qui peut être considéré comme la première émission radiophonique sur territoire suisse. L'ingénieur Roland Pièce, qui s'était inspiré des installations existant déjà au Bourget à Paris, a raconté ce moment historique: «Pour la première fois, cette annonce, que j'ai répétée des centaines de fois par la suite, partit du micro du Champ-de-l'Air: ici la station radiophonique de la ville de Lausanne, vous allez entendre… Elle fut suivie de la Marseillaise, du Cantique suisse et d'un laïus adapté à la circonstance, puis de quelques morceaux d'orchestre entrecoupés des productions de la cantatrice. La réussite fut totale.»

Totale en effet, au point de transformer très vite la T.S.F., du moins dans l'esprit du média concurrent – la presse écrite –, en ce que l'on appellerait aujourd'hui un phénomène de société. Si, en effet en 1923, les auditeurs se comptaient sur les doigts d'une centaine de mains – ils étaient exactement 928 –, ils parvinrent dès l'année suivante à constituer une petite armada: 16 964, pour arriver en 1930 à franchir le cap des 100 000. D'où, comme on l'a dit, phénomène de société.

A cet égard, l'article paru en 1928 dans la Gazette de Lausanne et titré «Question d'hygiène – N'abusons pas de la T.S.F.» est exemplaire: l'auteur ne parvient pas à masquer le plaisir visible qu'il prend à rester suspendu à son poste: «Certes la T.S.F. est une invention merveilleuse» – surtout au «point de vue pédagogique», un plaisir qui peut se muer en une «récréation innocente ou même édifiante». Mais il y a un méchant mais, un gros reproche qui colle à la radio: c'est une dévoreuse de sommeil. Ecoutons la Gazette: «La T.S.F. peut devenir dangereuse pour la santé… La majorité des programmes sont exécutés à l'heure où les gens devraient être au lit. On l'écoute jusqu'à minuit ou plus tard encore. Quand on songe aux différences d'heures qui existent entre les lieux situés sur les méridiens différents, on admettra que l'imprudent qui cherche à capter les émissions lointaines partant de l'ouest, risque de poursuivre ses expériences jusqu'à des heures bien indues.» Ainsi donc, avant les jets transcontinentaux, voici la radio accusée d'un crime nouveau dans l'histoire de l'humanité: le décalage horaire.

L'affaire est grave et l'auteur de l'article, pour mieux impressionner ses lecteurs, n'hésite pas à avouer que lui-même fait déjà partie des toxicomanes shootés à la longueur d'ondes: «C'est ainsi que la T.S.F. allonge les jours et raccourcit les nuits, elle peut être une source de malheur. Tous ceux qui s'occupent de T.S.F. savent avec quelle facilité on se passe de sommeil. Moi-même je le sais, car je possède aussi un appareil.»

«Expo souvenir: plus de trois quarts de siècle de radio.» Salvan, place centrale, jusqu'au 31 août, ouvert tous les jours de 14 h à 18 h.

Renseignements: 027/722 02 50.