Véritables volées de bois vert, rancœurs, échanges fielleux dans les colonnes du quotidien Libération, les cadres de la rédaction de France 2 semblent être pris d'hystérie collective. Albert du Roy, directeur général adjoint chargé de l'information, en choisissant d'expliquer sa démission par une lettre assassine contre ses confrères, tous ses confrères, a mis le feu à la poudrière. Réunis toute la journée de lundi, les journalistes de la chaîne de télévision publique française acceptent de faire leur mea culpa. Ils ne savent toujours pas ce qui a poussé Albert du Roy à la démission ni le nom du directeur de l'information nommé à sa place. Et ils commencent «à en avoir soupé de ces responsables qui ne tiennent pas en place».

La semaine dernière, les journalistes sont allés de surprise en surprise. Tout a commencé le vendredi 5 juin, lorsque le PDG de France télévision, Xavier Gouyou Beauchamps, leur annonce tout à trac la démission d'Albert du Roy. Nommé il y a moins d'un an directeur de l'information, celui-ci avait pour mission de réformer le téléjournal. On lui doit notamment la formule en trois parties – actualité, éclairage, découverte – et le fond noir. Ses propositions n'ont pas toujours eu l'adhésion de la rédaction ni surtout du public, choqué et déçu par le limogeage de Bruno Masure, remplacé par Daniel Bilalian à la présentation du 20 heures. Aussi, une nouvelle réforme était prévue. Albert du Roy souhaitait créer un pool de reporters pour réagir plus rapidement face aux événements.

N'a-t-il pas reçu le soutien de son PDG pour la mise en place de cette nouvelle phase, les moyens lui ont-ils manqué? Xavier Gouyou Beauchamps n'a toujours pas expliqué à France 2 la véritable raison de cette démission subite, ce que les journalistes lui ont pourtant officiellement demandé. Quoique ce genre de revirement ne devrait plus étonner personne: Albert du Roy est la septième personne en dix ans à occuper le poste clé de patron de l'info. Toutefois, cette surprise-là n'était qu'un hors- d'œuvre. Deux jours après, Albert du Roy adressait aux cadres de la rédaction une lettre explosive: «Cet échec est le mien mais aussi le vôtre», expliquait-il, en dénonçant les «ambitieux», les «médiocres», les «bateleurs d'estrade» et les «pantouflards», mais surtout un «état d'esprit collectif pourri et pervers». Dans un entretien donné à Libération, Albert du Roy s'en prenait en outre à l'«arrogance méprisante de Bilalian». Le présentateur du 20 heures a vertement répondu dans le même journal qu'avant la venue de du Roy, il assurait avec Masure le succès de la chaîne.

Au siège de France 2, les journalistes paraissent littéralement sonnés. Thierry Thuillier, membre de la Société des journalistes (SDJ), explique que la rédaction n'a pas souhaité le départ d'Albert du Roy. Au contraire, la SDJ avait décidé de ne plus demander la tête de qui que ce soit: «Nous étions résolus de juger le travail sans s'en prendre à des individus.» La lettre d'Albert du Roy est très mal perçue: «Il globalise, estime Thierry Thuillier. Les journalistes sont très choqués. Toutefois, cela signifie qu'il est peut-être temps de réfléchir sur nous-mêmes, nos blocages et nos divisions. Si l'audience chute, ce n'est sûrement pas seulement à cause de la direction.» Les journalistes soulignent qu'Albert du Roy, compte tenu de la position qu'il occupait, aurait pu tenter de briser l'immobilisme, plutôt que de s'en plaindre aujourd'hui. Selon Thierry Thuillier, la rédaction de France 2 souffre d'un mal endémique, le manque d'autorité. «Normalement, un directeur de l'information fait des choix. Il propose un projet et sanctionne ceux qui ne le suivent pas. Impossible ici, où, depuis longtemps, nous manquons tout simplement de patron. Il n'y a aucune ligne claire, et la valse des directeurs n'arrange rien.» A un mois de son déménagement dans de nouveaux locaux, les salariés de France 2 n'avaient pas vraiment besoin d'un traumatisme supplémentaire. Bien que ce ne soit pas la première crise que rencontre la chaîne française, les échanges d'aigreurs par journaux interposés n'avaient jamais atteint une telle violence. «A ce degré-là, c'est totalement inédit», fait remarquer Thierry Thuillier, qui s'étonne que le présentateur vedette, Daniel Bilalian, s'exprime dans des interviews au nom d'une rédaction «qui ne lui a rien demandé». «Pour l'image de la chaîne, ce déballage est terrible, conclut Thierry Thuillier. France 2 n'avait vraiment pas besoin de ça.»