«Frères, bravo, nous sommes fiers d'avoir enfin notre radio.» Les murs de la rédaction de Radio-C, «C» comme Cigany (tzigane en hongrois), sont constellés de messages de félicitations. Cette nouvelle radio associative destinée à la communauté rom vient en effet de recevoir une fréquence de sept ans sur la bande FM après avoir été autorisée à émettre quelques semaines à titre temporaire par les autorités hongroises. Jusque-là, et hormis une chaîne exclusivement musicale à Skopje (Macédoine), aucune communauté rom d'Europe centrale n'a jamais eu sa propre radio.

Située dans un immeuble décrépit du 8e arrondissement de Budapest, berceau des communautés juive et tzigane de la capitale, la dernière-née des ondes hongroises a suscité l'enthousiasme du public. «Certes, nous n'avons pas eu les moyens financiers de mesurer le taux d'audience mais la rédaction a été inondée de lettres et d'e-mails, indique le directeur de Radio-C, György Kerényi. Nous n'émettons qu'à Budapest mais déjà des associations de province veulent suivre notre exemple.» Infos et débats en direct avec les auditeurs constituent les deux tiers du temps d'antenne. On y parle de tout, des problèmes des Rom à l'école, des orphelins ou du cinéma. Le matin, une émission est destinée aux jeunes mamans tandis que le soir offre des contes en langue romani pour les tout-petits. Cependant, le gros des programmes est en hongrois, car l'immense majorité des quelque 600 000 Tziganes (entre 5 et 7% de la population) ne parle que la langue magyare.

Grande nouveauté, les infos placent les Rom au premier plan, au cœur de l'actualité. Exemple: fin février, la police, qui recherche des malfaiteurs dans un village, tabasse sans raison plusieurs membres d'une famille tzigane réunie pour un enterrement. Sur une autre antenne, l'événement aurait été traité comme un banal fait divers; ici, il ouvre le bulletin des actualités. Toutefois, le coup de cœur des auditeurs va incontestablement à la chanson. Radio-C est en effet la seule à diffuser toute la palette des musiques tziganes, du groupe ethno-folk Ando Drom aux rappeurs de Train Noir, en passant par le chanteur de variété Laczi. «Beaucoup nous appellent pour demander leur disque favori qu'ils entendent rarement ailleurs. Les radios commerciales font du Madonna et diffusent toujours les mêmes tubes. La radio est importante pour les Tziganes dont la majorité n'a ni platine laser ni magnétophone à la maison», observe Gabriella, journaliste. A 20 ans, Gabriella est étudiante et journaliste amateur comme le gros de l'équipe. D'où le manque de professionnalisme des animateurs, mais qui séduisent cependant par leur ton décontracté et chaleureux.

Opportunité professionnelle

Radio-C est faite pour et par les Rom. Ils forment 95% de la rédaction. «L'enthousiasme de ces jeunes qui, auparavant, n'avaient pas de travail est incroyable; ils sont en train d'apprendre un métier et aiment tellement ça qu'ils ne rentrent même plus dormir chez eux. Tout le monde a vraiment besoin de Radio-C, ceux qui la font et ceux qui l'écoutent», analyse Agnes Kende, l'une des rares collaboratrices non tziganes.

Radio-C est l'enfant d'Andras Biro, Prix Nobel alternatif (1995) et créateur de la première fondation qui a accordé des crédits aux entrepreneurs rom. Depuis longtemps, l'idée d'une radio trottait dans la tête de cet infatigable militant des droits de l'homme. Elle aura mis plusieurs années à voir le jour. «La culture rom est surtout fondée sur la tradition orale et la musique; la radio est le médium adéquat pour ces exclus de la société, peu ou mal représentés dans les autres médias. Radio-C rétablit leur dignité», analyse Andras Biro. Avant de relancer ses émissions pour sept ans – durée de la licence – Radio-C a fait une pause de quelques semaines, le temps d'envoyer son équipe en formation et de monter son budget d'environ 500 000 francs. L'antenne espère des subventions publiques et une aide de l'Union européenne mais, à terme, son objectif est d'être financée à plus de 50% par les recettes publicitaires. Signe positif, deux grandes sociétés, dont le fabricant de jeans Levi's, ont acheté de l'espace publicitaire avant même l'octroi de la fréquence. «Le marché découvre que les Tziganes sont des consommateurs; c'est une première étape vers leur émancipation», estime György Kerényi.

Radio-C n'effacera évidemment pas en un jour les préjugés de la société hongroise envers les Tziganes. Si le racisme est moins violent qu'en Roumanie ou en Bulgarie, il est néanmoins quotidien. «Les brutalités policières, l'attitude discriminatoire des juges et des employeurs ne diminuent pas», déplore Andras Biro. Un sondage récent, publié par le respecté hebdomadaire HVG, est éloquent. D'après 90% des personnes interrogées, la majorité des Rom est malhonnête et 76% estiment que l'on devrait «forcer» les Rom à vivre comme les autres.