Ray Chen, le violon au corps

Verbier Le violoniste australien d’origine taïwanaise se hisse parmi les jeunes stars de l’archet

Confidences d’un musicien rompu aux stratégies de communication modernes

Ivre de jeunesse, gonflé à bloc, Ray Chen se dépense sans compter. Sur scène, il transpire à grosses gouttes. Jeudi matin, au Verbier Festival, il a su ensorceler le public lors d’un récital avec le pianiste Julien Quentin à l’église. Il manie son archet tel un gymnaste, mais il est aussi capable d’une sonorité lyrique, caressante, en phase avec le jeu cultivé et très éloquent de son collègue français.

A 25 ans, Ray Chen fait partie de la jeune génération d’artistes d’origine asiatique qui font le bonheur des maisons de disques. Sony Classical lui a offert un contrat en or, en mars 2010, dans la foulée de deux prix remportés au Concours Yehudi Menuhin de Cardiff (en 2008) et au Concours Reine Elisabeth de Bruxelles (2009).

Ray Chen n’est pas dupe. Charmeur, plutôt beau gosse, avide de contact avec le public, il a tous les atouts pour le marketing. Le violoniste australien sait qu’on n’attend pas de lui qu’il joue simplement bien. «Avoir une personnalité charismatique, c’est très utile, spécialement aux Etats-Unis et en Asie.» Pour optimiser ses chances de succès, Ray Chen sait qu’il est préférable d’avoir le complete package: «On peut penser que c’est terriblement creux de dire qu’il faut avoir du charisme et être good-looking, mais voyez les chanteurs d’opéra aujourd’hui: les hommes sont si beaux, les femmes sont si belles, et c’est comme ça même en Europe!»

A l’heure des réseaux sociaux (notamment Facebook), Ray Chen n’hésite pas à poster des vidéos sur la Toile. «C’est une manière de présenter une autre facette de moi. Une fois par semaine, je tourne une petite vidéo de 15 secondes, drôle, facétieuse, comme la dernière que j’ai faite. J’ai demandé à des amis musiciens de m’aider. On me voit en train d’accorder mon instrument et, comme ça dure des heures, les musiciens de l’orchestre sont endormis lorsque j’arrive sur scène…»

Il y a quelque chose du showman chez Ray Chen. Et, lorsqu’il joue, il est formidablement expressif. Presque trop. Il lui arrive de sourire comme un enfant dans des passages joyeux et de faire des mines renfrognées quand il aborde des passages plus tristes. A surveiller.

Mais qui est-il donc, Ray Chen? «Je suis né à Taïwan. A 4 mois, j’ai déménagé avec mes parents en Australie.» Cette conscience de soi, Ray Chen l’a eue très tôt. «J’ai grandi à Brisbane. Mes parents ne sont pas musiciens. Il y avait un piano dans la maison. Je me suis mis à jouer de cet instrument, mais pour moi c’était comme une machine, très mécanique et très grande. Petit garçon, je me sentais dépassé par le piano.» D’autres instruments lui tombent sous la main. C’est d’abord une guitare-jouet (toy guitare) qu’un jour il décide de placer sous son menton, en s’emparant d’une baguette de bois de l’autre main pour imiter la posture d’un violoniste.

«Mes parents ont pensé que c’était très drôle et mignon. Alors, pour mes 4 ans, ils m’ont acheté un violon.» Un violon miniature, naturellement, avec lequel Ray entame des leçons selon la méthode Suzuki. Très vite, il est exposé à jouer seul, devant ses camarades, mais aussi avec d’autres musiciens durant les classes de violon en groupe.

«Au départ, c’était juste pour le plaisir, rien de sérieux.» Mais ce hobby est devenu une passion. «Dès l’âge de 8 ans, j’ai commencé à étudier sérieusement le violon, ce qui peut sembler assez tard, quand on sait que des violonistes légendaires ont entamé une activité de concertiste à l’âge de 10 et 11 ans.» Un événement le conforte dans sa voie: la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de 1998, à Nagano, à laquelle il participe en tant que musicien. «C’était une si belle expérience que je me suis mis dans l’idée de devenir violoniste. En plus, j’adore voyager, découvrir de nouveaux endroits.»

S’il a étudié au Conservatoire de Queensland et au Conservatoire de Sydney, il cite ses années d’études au Curtis Institute de Philadelphie comme décisives pour son épanouissement. «Il y avait les professeurs, bien sûr, mais aussi les autres musiciens. C’était la meilleure école afin de me préparer au monde réel.» A ce jour, il consulte son professeur, Aaron Rosand, octogénaire, au style de jeu inimitable. «Il a instillé chez chacun de ses étudiants la passion de servir la musique, bien sûr, mais il nous a par ailleurs mis en garde de ne pas s’y perdre. Il m’a surtout appris qu’il est inutile de vouloir plaire à tous.» Etre soi-même, donc. Et oser se remettre en question, même si c’est parfois douloureux, comme lorsque Ray Chen s’enregistre pour avoir une image plus neutre de son jeu. «Je déteste ça, mais je m’efforce de le faire.»

Le rayonnement d’une interprétation n’est pas seulement affaire de beau son. «Il y a des moments où le violon doit sonner riche, chaleureux, rond, mais il y en a d’autres où il sonnera peut-être rude, âpre, nu, aride, sans couleur. Et ensuite, on peut revenir à la chaleur. C’est comme sauter d’une piscine à l’eau glacée à une piscine à l’eau chaude: vous ressentez des picotements dans tout le corps.»

Ce frisson-là, Ray Chen le recherche de toute évidence lorsqu’il monte sur le podium. «J’adore la scène. J’adore partager ce que j’ai répété avec une audience.» Il joue désormais avec de grands chefs comme Christoph Eschenbach (ils viennent de signer un album Mozart chez Sony) et Daniele Gatti.

Même s’il est d’origine taïwanaise, ce virtuose de l’archet se déclare «fier d’être Australien». Et ne considère pas que c’est un handicap de ne pas être Européen. «Souvent, les Européens pensent qu’ils «possèdent» la musique classique. Mais Mozart n’a pas écrit ses concertos et ses symphonies juste pour qu’ils soient joués par des Autrichiens. Et Samuel Barber n’a pas écrit sa musique juste pour des Américains. Il faut apprendre à penser de manière plus large.»

Ray Chen, ce soir à 19h à la Salle des Combins, avec d’autres musiciens, «Rencontres inédites II». www.verbierfestival.com

«Une personnalité charismatique, c’est très utile, spécialement aux Etats-Unis et en Asie»