La direction suisse du groupe Edipresse décide ce début de semaine quelle issue apporter à la crise ouverte qui oppose plusieurs dizaines de rédacteurs du Matin à leur rédacteur en chef Daniel Pillard. Elle doit aussi dire si elle confirme le lancement d'une nouvelle formule graphique officiellement planifiée pour le 8 mai, impliquant notamment le passage du quotidien au demi-format.

«Viêt Nam», «Intifada», «pyromane»: le vocabulaire utilisé par les acteurs du conflit dénote une atmosphère saturée d'électricité. Venu de L'Illustré qu'il a dirigé avec succès jusqu'à fin 1999, Daniel Pillard a reçu mandat de dynamiser Le Matin et d'en rajeunir la forme face à l'apparition de Dimanche.ch et à l'arrivée toujours possible d'un quotidien gratuit sur le modèle alémanique de Metro ou de 20 Minuten. Son intégration dans l'équipe existante a passé par des hauts et des bas, mais le constat général se dégageant de plusieurs éruptions est que le courant passe mal.

«Nous ne pouvons pas aller plus loin avec lui», assure un rédacteur qui ne remet pas en cause les qualités professionnelles de son chef. Un message interne largement diffusé évoque «des souffrances et des antagonismes terribles, irréversibles au sein de la rédaction». Les reproches résumés dans une lettre à la direction signée par plus de cinquante personnes tournent autour d'un style de direction jugé «cassant» et la division de la rédaction en «coterie de privilégiés» engagés par le nouveau chef face aux «sous-fifres méprisés». Dans l'autre camp, une vingtaine de rédacteurs ont réitéré leur soutien à Daniel Pillard et voient dans les réactions émotionnelles la résistance au changement d'une équipe «habituée à vivre en autogestion», voire le complot d'une petite minorité jusqu'au-boutiste.

Après réflexion, le principal intéressé a décidé d'assumer son projet face à la direction. «Je ne démissionne pas à deux mois de la nouvelle formule, dit Daniel Pillard. La rédaction en a les moyens, elle est plus forte que jamais.» Parmi les explications objectives de la dégradation des rapports figure le renouvellement sur une période relativement courte d'un cinquième des effectifs de la rédaction, qui compte au total une centaine de personnes, le renforcement des chefs de rubrique et la création d'une équipe indépendante pour l'édition du dimanche.

Cette crise intervient alors que la situation économique du Matin apparaît plutôt solide. Si le tirage du titre (66 000 exemplaires en semaine, 220 000 le dimanche) a connu un léger fléchissement en 1999, le quotidien reste, avec une marge contributive annuelle supérieure à 20 millions de francs, une locomotive du groupe Edipresse. Paradoxalement, cette santé a peut-être amplifié le malaise, l'urgence du changement qui prévalait fin 1999 s'étant en partie dissipée.

Un autre facteur non négligeable de division se trouve dans les étages supérieurs d'Edipresse. Théo Bouchat, directeur des publications suisses du groupe et Marcel Pasche, responsable des titres étrangers, n'ont pas réussi à trouver un terrain d'entente. Le premier, ancien directeur de Ringier Romandie, a engagé Daniel Pillard et le soutient tandis que le second, bien qu'officiellement déchargé des responsabilités opérationnelles suisses, reste très écouté du PDG d'Edipresse Pierre Lamunière et affiche son scepticisme face aux projets du Matin. Il lui est même reproché de jouer un rôle très actif dans la rébellion «pour montrer qu'il reste indispensable à 70 ans», ce qu'il dément: «Je constate simplement un désarroi qui dure. Or la décision de passer au demi-format est un choix sans retour qui condamne à la réussite.» S'il ne refuse pas ouvertement cette option – qui intéresse d'ailleurs la plupart des rédacteurs – Marcel Pasche s'interroge à haute voix sur l'évolution actuelle de la presse grand public. Tandis que Daniel Pillard, fort d'une expérience de magazine, parie sur une information nerveuse et une mise en page travaillée, Marcel Pasche se dit intéressé par la tendance américaine, qui privilégie le retour aux images noir et blanc ainsi qu'aux textes plus longs, et se montre attaché à une information romande classée par cantons.

Ce débat serait productif s'il se déroulait dans un climat dépassionné, ce qui est loin d'être le cas. Et dans le bras de fer qui l'oppose au rédacteur en chef du Matin ainsi qu'à Théo Bouchat, le vétéran Marcel Pasche peut se targuer d'être l'homme qui a propulsé Edipresse à l'étranger, où le groupe recense aujourd'hui plus de 90 titres. C'est à la direction suisse d'Edipresse emmenée par Paul Miskiewicz qu'incombe la tâche délicate d'arbitrer le conflit.