Ce poste s’est imposé à elle comme une évidence. Après avoir consacré son mémoire de diplôme aux enfants soldats et à la problématique encore méconnue des filles impliquées dans les conflits armés, Régine Gachoud (photo) n’allait pas rater l’occasion d’une expérience sur le terrain de l’Afrique et de la justice pénale internationale.

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) lui a offert cette possibilité à travers son Pool d’experts suisse pour la promotion civile de la paix qui met deux collaborateurs à la disposition du Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL). Depuis octobre 2007, la Fribourgeoise œuvre ainsi en tant que juriste au sein du Bureau du procureur, examine les preuves et rédige les conclusions. Récit d’une expérience intense et souvent difficile dans les coulisses de l’accusation à l’heure où les trois derniers commandants rebelles, jugés à Freetown, attendent d’être fixés sur leurs condamnations.

Régine Gachoud avait 27 ans, des études universitaires à Genève, un diplôme en Droit international humanitaire en poche, une expérience de stagiaire puis de référendaire auprès de la présidente de la Cour internationale de justice, à La Haye, lorsqu’elle a pris le chemin d’un des pays les plus pauvres et meurtris du monde. La Sierra Leone. Onze années de guerre civile pour le contrôle des zones diamantifères, 100 000 à 200 000 morts et 2 millions de déplacés. Un des premiers conflits dont les traits caractéristiques ont été l’utilisation d’enfants soldats et la violence faite aux femmes.

La paix est revenue dans ce petit Etat de l’Afrique de l’Ouest mais pour que celle-ci soit durable, le Conseil de sécurité des Nations unies avait voté une résolution ouvrant la voie à la création d’une juridiction mixte, chargée de juger les plus importants responsables des atrocités. A la différence des autres tribunaux ad hoc (pour l’ex-Yougoslavie ou le Rwanda), le TSSL siège dans le pays où les crimes ont été commis. Seul le procès de Charles Taylor, l’ancien président du Liberia, accusé d’avoir soutenu les rebelles voisins et profité de leur entreprise criminelle commune, se tient aux Pays-Bas pour des raisons de sécurité.

La Suisse a choisi de soutenir cet effort de justice par le biais de son Pool d’experts. Cet instrument de la politique de la paix, des droits de l’homme et de l’aide humanitaire regroupe quelque 630 spécialistes qui peuvent être mis à disposition pour des opérations civiles dans des domaines variés: observation d’élections, médiation, conseils en matière de police ou de droit. Ceux-ci peuvent intervenir dans le cadre de programmes bilatéraux du DFAE, pour des organisations internationales ou dans le cadre de missions internationales de paix. Le soutien au TSSL fait partie de ce dernier cas et les deux juristes concernés, rémunérés par la Confédération, bénéficient d’un contrat à durée limitée et renouvelable.

A Freetown, Régine Gachoud et sa collègue bernoise, Elisabeth Baumgartner, ont pris leurs quartiers dans des containers. C’est là que le procureur, l’Américain Stephen J. Rapp, prépare les dossiers avec une équipe mixte qui compte des internationaux et des Sierra-Léonais. La jeune juriste avait déjà côtoyé pauvreté et violence lors de stages effectués en Haïti. Mais elle n’était encore pas préparée à la dureté des récits récoltés en Sierra Leone. Ces témoins et victimes qui racontent comment les soldats ont découpé le ventre d’une femme enceinte après avoir parié sur le sexe du fœtus. Ceux qui décrivent en détail les amputations de bras selon le jeu de la longue ou de la courte manche. Ces récits de femmes violées par des bataillons entiers. Ces mises à mort sous les yeux des proches. Ces hommes poussés à pratiquer le cannibalisme.

«Je suis assez petite nature. Il m’est arrivé de devoir sortir précipitamment du bureau à l’évocation de telles horreurs. Avec le temps, on développe des stratégies pour tenir le coup. On regarde ces témoignages non plus comme une histoire mais comme des éléments de preuve», explique Régine Gachoud. Une fois cette distance maîtrisée, ce sont d’autres inquiétudes qui surgissent. «Il est aussi difficile d’accepter qu’on le fait facilement. Je me demande parfois si je ne suis pas devenue insensible.» Tous les six mois, elle revient en Suisse pour de courtes vacances: «C’est nécessaire.»

L’accueil des étrangers sur place est bon, mais le TSSL doit affronter la critique sévère d’une population irritée par la lenteur des procédures et le coût de cette justice. «Tous les jours, je me rappelle pourquoi je suis venue travailler là. Mais il est aussi important de voir les problèmes. Le tribunal a perdu de sa popularité avec le temps et les gens ont du mal à saisir pourquoi tant d’argent est investi. Les victimes se retrouvent souvent sans rien alors que les témoins, qui parfois ont eux-mêmes commis de crimes, sont bien traités et protégés pour avoir participé au procès.» Pour prouver l’implication des leaders dans la planification des crimes, l’accusation a en effet largement recouru aux dépositions d’anciens combattants ayant eux-mêmes bénéficié de la loi d’amnistie. Tout cela a suscité une grande controverse.

Cette expérience au sein du Bureau du procureur a aussi été source de satisfaction pour Régine Gachoud. Le 25 février dernier, trois anciens dirigeants du Front révolutionnaire uni (RUF) ont été reconnus coupables de crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Seize des 18 chefs d’accusation ont été retenus par les juges qui statueront d’ici la fin mars sur les peines à infliger aux responsables des assassinats, viols, mariages forcés, attaques contre des troupes de l’ONU et utilisation d’enfants soldats.

Le tribunal a estimé que ces trois commandants – le fondateur du RUF, Foday Sankoh, est mort en détention préventive – ont contribué de manière significative à une entreprise criminelle conjointe avec l’ancien président libérien Charles Taylor pour contrôler les zones de production de diamants afin de financer leur guerre. Les actions du mouvement rebelle visaient aussi à créer la peur parmi la population pour mieux la soumettre à son contrôle. Les quelque 85 témoins cités par l’accusation ont décrit ces pratiques atroces. Un succès pour l’accusation – le mémoire de fin de cas, 600 pages, est en grande partie l’œuvre des Suissesses – même s’il s’agit encore d’un jugement de première instance. Cette théorie de la concertation, notamment, devra encore être confirmée en appel.

Le TSSL devrait achever ses travaux à l’horizon 2010 avec la fin du procès Taylor. D’ici là, Régine Gachoud aura sans doute repris le chemin de la Suisse pour finir son brevet d’avocate. La passion encore intacte, elle se verrait bien travailler au Tribunal pénal international pour le Rwanda à Arusha ou dans une ONG. Et plus tard, pourquoi pas, dans des domaines moins tourmentés. Le droit de la propriété intellectuelle ou le droit de la famille.

Des mises à mort sous les yeux des proches. Des hommes poussés à pratiquer le cannibalisme