Faisons une projection. En croisant les informations données par Kodak avec le nombre de caméras vendues à l'époque, il doit rester quelque chose comme 450 millions de films 8 mm ou super-8 dans le monde. Ramenée à l'échelle suisse, cette permanence se traduit ainsi: une famille sur trois possède encore des films de ce type. Ils sont conservés avec soin ou à la va-comme-je-te-pousse, exposés à la poussière ou à l'humidité, ou au contraire desséchés, sans compter que leurs couleurs tendent à virer au bleu ou au rouge. Il n'est pas drôle de vieillir lorsqu'on est une bobine dépassée par les nouvelles technologiques de l'image. Mais seules ces nouvelles technologies peuvent lui sauver la mise, à cette vieille bobine analogique, en la transférant sur un DVD ou un disque dur.

Un procédé couramment utilisé est de refilmer avec une caméra numérique (souvent DV) des images 8 mm ou super-8 projetées sur un écran. Le résultat n'est bien sûr guère satisfaisant. D'autres méthodes recourent à des scanners sophistiqués, tel ceux utilisés à Hollywood et qui peuvent valoir un bon million de franc pièce.

Entre ici en scène la jeune société valaisanne Cinetis. Elle a développé avec succès sa propre technologie de numérisation des films 8 et super-8, mais aussi 9,5 et 16 mm. Une originalité qu'elle doit à sa genèse académique, dans un milieu dédié à l'expérience et la recherche.

Le projet a été lancé en 2004 dans l'enceinte de la Haute Ecole valaisanne (HEVs). Il répondait à un besoin exprimé par la Médiathèque Valais, laquelle voulait tranférer sur un support numérique les nombreux films de son fonds. Professeurs et étudiants de la HEVs ont planché pendant deux ans sur le projet, en persuadant au passage l'entreprise Bolex d'associer son nom à l'aventure. Même s'il ne reste aujourd'hui de Bolex qu'une poignée de passionnés qui entretiennent ou vendent à Yverdon des caméras 16 mm, le nom est encore mondialement connu. Il résonne toujours comme un label de qualité.

Soutenue par la Commission fédérale de la technologie et l'innovation, la société Cinetis a mis au point son propre scanner au sein de la HEVs et de l'Institut d'intelligence artificielle perceptive de Martigny (IDIAP). La machine mémorise un film image par image, avec une résolution unitaire de 720 x 576 pixels, avant de l'envoyer vers un ordinateur qui le recompose sous forme de fichier électronique. Le cas échéant, la piste audio des films sonores est capturée, puis resynchronisée avec l'image pendant le processus de traitement. Les couleurs sont corrigées, et les tremblements de l'image sont stabilisés grâce aux puissants algorythmes d'un logiciel maison.

Les pellicules sont bien sûr nettoyées au préalable, débarrassées de leurs amorces ou images de mauvaise qualité. Les données numériques sont ensuite légèrement compressées (pas trop, sans quoi il y aurait une déperdition de qualité), et transférées sur des DVD d'une durée maximale de 90 minutes. Ou sur un disque dur de sauvegarde, voire sur un baladeur comme le récent iPod Touch.

Cinetis est également atypique par le profil de son directeur, Pierre Ihmle. Docteur en géophysique du MIT, enseignant à l'IMD, collaborateur scientifique de l'EPFL, Pierre Ihmle est un spécialiste des échanges entre les hautes écoles et l'économie. Cinetis est également dirigée par Jean-Pierre Gehrig, un ingénieur en électronique expert en interfaces de communication à haute vitesse, et dans le développement de logiciels.

Récompensée en 2005 par l'IMD, qui l'a retenue comme entreprise de référence pour les étudiants qui préparent un MBA, et en 2006 par un prix européen au CEBIT de Hanovre, Cinetis emploie aujourd'hui douze personnes à?Martigny. Les films lui arrivent à 30% du Valais, à 50% du reste de la Suisse romande, à 15% de Suisse alémanique et à 5% de l'étranger. Les pellicules sont acheminées à 70% par la poste, et à 30% directement par leurs propriétaires. Cette numérisation haut de gamme n'est pas donnée: environ 300 francs pour une heure de film transférée sur DVD.

L'avenir de «Bolex digital» (telle est l'appellation officielle du service valaisan), c'est dans l'immédiat la mise en service d'un nouveau scanner plus automatisé, plus rapide, qui améliorera donc la productivité et pourra être vendu à d'autres entreprises. C'est aussi la création d'outils en ligne qui permettront de stabiliser n'importe quelles images tremblotantes. Ou des plateformes de partage des films sur le Web, pour des cercles restreints de proches, ou par affinités pour des thèmes précis, les chemins de fer par exemple. L'avenir, c'est aussi l'expansion de la société à l'international, via par exemple des services franchisés.

L'enjeu patrimonial est ce qui motive le plus Pierre Ihmle: «La valeur des films que nous recevons dépasse souvent leur cercle familial. Ils montrent des images inédites, intéressantes, historiques, qu'il s'agisse de bateaux quelque part au Congo, d'un Zeppelin à Genève dans les années 30, d'un tour des Etats-Unis au début des années 50 ou d'une simple fête de village. Surtout, ce sont des souvenirs très émouvants du passé, une mémoire filmée sur le point de disparaître si l'on ne propose pas une sauvegarde de qualité, et des moyens simples pour la rendre accessible à tous. Ces films méritent vraiment d'être bien traités».

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