vie numérique

Résonances d’un buzz

De l’ombre à la lumière, ou comment tout Internet accuse un homme que rien n’accuse encore

Tout est parti d’un communiqué de presse laconique. En quatre lignes, UBS annonçait jeudi 15 septembre au matin qu’elle avait perdu deux milliards de dollars lors d’une opération de trading non autorisée. Effet collatéral: la naissance et le développement d’un extraordinaire «buzz» sur la Toile.

Deux milliards de dollars, c’est une sacrée somme. En billets de mille empilés, c’est la hauteur de deux tours Eiffel superposées! Alors quand la première banque suisse annonce qu’un de ses employés lui a fait perdre un montant pareil, tout le landerneau journalistique part à la chasse à l’info. «C’est qui, ce mec?»

L’«International Business Times» l’explique très bien: l’individu est immédiatement devenu un «hot Internet search item» (comprenez un «élément recherché activement sur le Web»). Le blog «Alphaville» du «Financial Times» ouvre le feu en premier en révélant le nom et le visage du Londonien. Et pour trouver davantage d’informations, le réflexe est immédiatement de taper son nom sur Google. Voyant le peu d’informations qui en ressort (jeudi vers 11h, le moteur de recherche ne proposait que 427 occurrences), on se tourne naturellement vers Facebook (et, dans une moindre mesure, Linkedin). On imagine que, comme plusieurs millions d’autres trentenaires, «le mec» y possède une page.

Et c’était le cas. La photo, en noir et blanc, montrait un Africain, la trentaine, soigneusement rasé. Des «amis»? Il en avait 421, rien de plus normal. A défaut d’en être, on espère que l’un des 421 nous est lié pour accéder facilement aux données du trader et contribuer à ce qui s’apparente désormais à une chasse, à une traque. Car la moindre information vous propulse chef de meute.

Celui qui n’était personne quelques heures plus tôt est désormais dans la ligne de mire du monde médiatique entier, et la machine tourne à pleine vitesse. Twitter, par exemple, reçoit l’équivalent d’une décharge électrique. Vers 10h, le nom du trader ne donne que deux résultats. Dès 13h, plusieurs dizaines de tweets comprenant son nom surgissent chaque minute. A 16h, le service de micro-blogging tire en rafales.

«Mais qui est ce mec?», se demandent les internautes en voyant ce nom déferler sur Twitter sans connaître le contexte. Wikipédia profite de l’aubaine, et consacre une page au trader. Elle sera fermée le soir même à 23h14: la fièvre une fois retombée, les responsables de l’encyclopédie en ligne ont décidé que l’homme «ne répondait pas aux critères d’admissibilité» En tout cas pas encore. Qu’importe! Dans l’après-midi Google donne désormais 21 100 résultats. En parallèle, sur Facebook, le nombre de ses amis décline à vue d’œil (probablement lassés d’être harcelés par des journalistes à l’affût de la moindre information). Son profil sera finalement fermé en fin de journée.

Cette explosion en ligne amène trois réflexions. D’abord une constatation: Internet est devenu une «gigantesque machine à identification». En l’espace d’une demi-journée, la vie privée de n’importe quel individu est mise au grand jour. Qui pense à cela en publiant, de son plein gré, des informations apparemment quelconques sur la Toile?

On peut se demander aussi à quelle éthique se réfèrent les artisans de ce «buzz» mondial, à 95% journalistes, quand ils braquent tous leurs projecteurs sur un homme que la justice n’a évidemment pas encore condamné et même pas sérieusement interrogé.

Enfin: les «buzz» sont des bulles de savon en matière d’information. Et tant que l’on ne se contentera pas de savoir que le trader vivait dans un appartement à 4000 livres par mois mais que l’on s’interrogera également sur le fonctionnement d’UBS, ces bulles de savon resteront colorées sans devenir inquiétantes.

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