Au début du siècle, Berlin passait pour un paradis de la presse. Près de cent journaux paraissaient ici tous les jours, voire deux fois par jour. Les feuilles d'annonces et gazettes de quartier côtoyaient les quotidiens de haut niveau, dont certains étaient animés par des écrivains. Aujourd'hui aussi, la qualité et le public visé varient fortement d'une publication à l'autre. Près de dix ans après la chute du Mur, la réunification, en matière de presse, continue d'être un rêve plutôt qu'une réalité. Si les deux moitiés de la ville écoutent les mêmes radios et regardent les mêmes chaînes de télévision, elles ne lisent pas les mêmes journaux.

Ce n'est pas que les éditeurs et les rédacteurs ménagent leurs efforts pour tenter d'arroser l'autre moitié de la ville. Au contraire, ils se dépensent et dépensent les millions presque sans compter. Car l'enjeu est de taille. Derrière le marché berlinois, c'est le pays tout entier qui se profile. Ne serait-il pas logique que Berlin, rendu à sa fonction de capitale de l'Allemagne entière, devienne le lieu de production d'au moins un quotidien sérieux, diffusé dans tout le pays et au-delà des frontières?

Implantation sur le terrain local

L'arrivée du gouvernement, dans quelques mois, devrait être un atout important. Toutefois, il ne sera pas facile de damer le pion à la Frankfurter Allgemeine, qui joue depuis cinquante ans avec panache le rôle de premier quotidien national. Si Berlin redevient le siège du gouvernement, Francfort restera indiscutablement la capitale économique du pays, avec sa Bourse et la Banque centrale européenne. La tradition fédéraliste étant bien implantée en Allemagne, beaucoup se demandent pourquoi le quotidien le plus respecté du pays devrait forcément émaner de la capitale.

Ce qui est sûr, c'est que tout journal berlinois qui prétend se lancer dans la course doit commencer par s'implanter solidement dans la capitale même, autrement dit par gagner du terrain sur ses concurrents dans l'autre partie de la ville.

La bataille la plus acharnée met aux prises deux quotidiens qui se ressemblent beaucoup par le contenu, la qualité et le profil politique. Tous deux tentent de répondre aux besoins d'un public exigeant, à la recherche d'une information solide aussi bien dans le domaine politique que culturel. Tous deux sont de centre gauche mais font volontiers place à des commentaires qui penchent vers la droite.

La différence tient à l'histoire. La Berliner Zeitung a été fondée par les Russes en 1945, quelques semaines à peine après la fin des hostilités. En septembre de la même année, le Tagesspiegel était lancé sous l'égide des Américains dans la partie ouest de la ville. Et aujourd'hui encore, les deux quotidiens sont respectivement liés à l'une ou l'autre des deux moitiés de la ville. Ils constituent de véritables symboles d'identité, auxquels les anciens abonnés peinent à renoncer.

Peu après la chute du Mur, la Berliner Zeitung a été rachetée par le puissant groupe Grüner +Jahr. Eric Böhme, l'ancien patron de l'hebdomadaire Spiegel, a pris la tête du quotidien, affirmant d'emblée son intention d'en faire le Washington Post de Berlin, autrement dit le grand journal d'une grande capitale. Peine perdue. Quatre ans plus tard, la Berliner Zeitung n'était toujours qu'une feuille provinciale, qui respirait l'«ostalgie», cette nostalgie de l'Est, héritée du bon vieux temps communiste, qui habite encore le cœur de tant d'habitants de l'ex-RDA.

Grands noms et valeurs sûres

Début 1996, Michael Maier reprend le flambeau, après avoir rajeuni avec succès Die Presse à Vienne. Cette fois-ci, la Berliner Zeitung fait vraiment peau neuve. Disposant d'un budget bien plus opulent que son prédécesseur, Maier ne tarde pas à s'assurer la collaboration de quelques-unes des meilleures plumes du pays. On lui reproche de trop miser sur les grands noms et les valeurs sûres. Mais pour Maier, «il s'agit de défendre le journalisme d'auteur. L'information pure passe aujourd'hui mieux et plus rapidement par les médias électroniques. Ce qui peut sauver la presse écrite, c'est la réflexion, le style, la patte d'un auteur.»

De son côté, le Tagesspiegel ne reste pas inactif. Il ne se prive pas non plus d'aller pêcher des talents et des célébrités chez la concurrence. Depuis quelques années, il ne cesse de s'étoffer et de s'approfondir. Et si la Berliner Zeitung commence lentement à gagner du terrain à l'Ouest, la bataille est loin d'être jouée. Elle ne le sera sans doute pas avant longtemps. Car, comme le dit Gerd Appenzeller, rédacteur en chef au Tagesspiegel, «les abonnés ne quittent pas si facilement leur journal. Et quand ils le quittent, c'est plutôt parce qu'il arrive en retard le matin, et non parce qu'ils sont mécontents du contenu.»

Pour l'instant, les seuls bénéficiaires de cette rivalité acharnée restent les lecteurs. Incontestablement, les deux journaux se sont nettement améliorés ces dernières années, alors que leur prix n'a pas changé.

La concurrence au profit de la clientèle: à première vue, pas de plus belle démonstration des thèses néolibérales. Reste à savoir jusqu'à quand. Les groupes de presse qui ont investi si généreusement des millions attendent évidemment de revoir un jour leur argent. Et si la compétition met trop longtemps à se décider, qui sait jusqu'où tiendra leur patience?