Tout vidéophile connaît les affres des appartements exigus où les cassettes s'entassent. Seules solutions jusqu'ici: organiser un système de rangement drastique, changer d'immeuble ou, pour éviter un déménagement par année, s'offrir un building. Avec le DVD, c'est la fin de la crise immobilière, le retour aux grands espaces: un disque et sa pochette occupent trois fois moins de place qu'une cassette vidéo. Si ce nouveau système n'avait que cet avantage, il mériterait déjà une génuflexion. Mais ce n'est pas tout.

Le DVD marque un nouvel âge de la vidéo et du cinéma tout court: il bouscule les habitudes du film comme objet domestique et risque, à court terme, de contraindre les exploitants de salles à choyer un peu plus leur public. Car les conditions de visionnement sont optimales. Comme à l'arrivée du CD audio, les sceptiques puristes sont encore rebutés par une définition d'image et de son trop électronique. Electronique, peut-être, mais d'une netteté et d'une clarté cristallines. Fini les plans neigeux, les copies usées, les sautes de son et l'usure triste du temps: l'image 16/9 (écran large) est proposée d'emblée avec une compatibilité 4/3 (format des téléviseurs classiques), quant au son, il atteint une qualité cinéma, grâce à un système Dolby Digital qui permet un réglage fin sur cinq enceintes. Bref, le DVD est presque intimidant.

Chaque disque pouvant être imprimé sur deux couches et sur les deux faces (soit quatre faces de plus de deux heures chacune), les distributeurs seraient bien avares de se contenter du seul film. La trentaine de titres disponibles actuellement en Suisse romande (zone 2) offrent un petit aperçu des capacités uniques du DVD. Sonores d'abord: le film peut être suivi en différentes langues, autant dans la bande sonore que dans les sous-titres. Cinéphiles ensuite: le film est chapitré par séquences et agrémenté de petits bonus. C'est ainsi que le plus beau spécimen du marché en zone 2, Mars Attacks de Tim Burton, est proposé avec une bande annonce, des pages d'options drôlissimes et, surtout, peut être vu en anglais, français, italien ou uniquement avec la bande musicale. On l'accompagnera, à loisir, de sous-titres français, anglais, espagnol, arabe, italien, portugais ou hollandais. Petit bonus: une version en martien (Ek! Ek!) qui réserve une surprise amusante.

Malgré la promesse des distributeurs d'augmenter considérablement l'offre de films en zone 2 – avec notamment quelques gourmandises comme Lauwrence d'Arabie, Le bon, la brute et le truand ou Blade Runner –, le choix proposé en zone 1 (Etats-Unis et Canada) plaide pour les dézoneurs: plus de mille films sont déjà disponibles, pas tous en version française, mais qui offrent des suppléments beaucoup plus conséquents que les DVD européens. Les distributeurs américains ont concocté des versions spéciales qui pourraient révolutionner la cinéphilie. Le DVD de Starship Troopers de Paul Verhoeven, par exemple, est agrémenté d'une face entière consacrée à des scènes coupées au montage, des bandes annonces et des commentaires du cinéaste. Ce dernier apport est d'ailleurs une habitude à laquelle les réalisateurs se prêtent de plus en plus volontiers (et uniquement en anglais): il est possible de suivre Boogie Nights de Paul Thomas Anderson ou Scream de Wes Craven en se laissant guider par le réalisateur qui explique, à mesure que le film défile, pourquoi il a choisi tel plan, pourquoi l'histoire prend telle ou telle tournure… Le procédé laisse rêveur: imaginez Hitchcock commentant Psychose ou Orson Welles décortiquant Citizen Kane. Trop tard en ce qui les concerne, mais les documents, les films du tournage, les versions originales, les explications et tout supplément qu'emmagasine le DVD en Amérique, avec une facilité qui ne tardera sans doute pas à inspirer les distributeurs européens, annonce une révolution, un accès nouveau au cinéma. Une caverne d'Ali Baba. Il ne manque plus qu'une formule. Pourquoi pas «Sésame ouvre-toi»?