«Liste: suite de mots, de noms, de signes, généralement inscrits les uns au-dessous des autres.» Voilà pour la définition du Petit Robert, édition 1996. D'autres ajouteront: énumération de concepts, d'idées, de dessins, de chiffres. Pour Serge Becker, c'est tout cela et plus encore. «Une cacophonie de voix», aime-t-il à dire. Et, parce qu'il est convaincu que nous sommes «tous obsédés par les listes», qu'elles soient de mariage ou d'achats, noires ou rouges, méthodologiques ou arbitraires, ce designer d'origine zurichoise, âgé de 39 ans, établi à New York depuis vingt ans, en a fait le thème d'une nouvelle revue artistique qu'il vient de lancer avec Lisa Ano, une artiste d'origine texane.

La revue a été baptisée simplement LIST. En anglais. Le résultat? Cacophonique et personnel, comme le souhaitaient ses deux cofondateurs, à qui l'idée d'un tel magazine est venue il y a deux ans. «Nous voulions autre chose que ces magazines commerciaux qui sont surtout des supports publicitaires», explique Serge.

A la fois informative et amusante, artistique et parfois impertinente, LIST livre une série d'inventaires en tout genre. Ainsi «ReaList», la liste des stars porno décédées: un long répertoire de noms, classés en fonction de la cause du décès. Sans surprise, le sida vient en tête, suivi par le suicide. «Cette liste est le fruit du hasard, explique Serge. Nous sommes tombés dessus pendant nos recherches, d'autres sont plus délibérées.» Comme la «RecycList», qui recense (et dénonce?) les clichés de plusieurs photographes de mode en les opposant aux modèles originaux sources d'influence, souvent, de peintres ou de photographes de renom. S'agissait-il de démasquer les plagiaires? Serge hésite. «Nous baignons dans la culture photographique, je savais que cette idée marcherait. Cela montre l'absence de créativité de certains prétendus artistes, alors que d'autres reconnaissent l'œuvre du maître. Leur travail se lit alors comme un «hommage à» ou comme des variations sur un thème connu.» Serge et Lisa affirment qu'ils n'ont pas cherché à dénoncer ou à défendre certaines attitudes. Ils veulent juste donner à voir. «A vous de poser votre jugement, et vous venez de le faire en me posant la question», affirme ainsi Serge. Même si les choix des listes n'ont rien d'anodin. Comme celle des derniers repas de condamnés à mort. En fin de magazine, bien sûr. «La peine capitale c'est un débat non? Et, avec Bush (le candidat républicain à la présidentielle, n.d.l.r.), c'est encore plus important, poursuit-il. Ce mec est fou. Il est le gouverneur qui a tué le plus de gens dans l'histoire des Etats-Unis.» – «Nous nous bornons à présenter les faits, c'est tout», poursuit Lisa.

Restent des choix éclectiques et personnels. Ainsi, la liste de «Most Wanted», qui aligne les portraits de jeunes mannequins en herbe, suivis de ceux des meurtriers les plus recherchés du FBI. Il y a aussi ces pages libres laissées à des artistes, des photographes, des écrivains. Comme ces clichés de Christoph Draeger pris lors de «voyages apocalyptiques» dans des régions dévastées par des désastres plus ou moins naturels. Les Twin Towers de New York secouées par une bombe en 1993, Brigue envahie sous la boue en 1995 ou encore San Francisco après les tremblements de terre de 1989 et 1994.

La Suisse? Elle paraît bien loin à Serge, même s'il y retourne régulièrement pour y voir sa famille et ses amis. Restent des goûts inoubliables, «la saucisse de mon enfance». Comme la madeleine de Proust? «Un peu, mais il paraît que cette histoire n'a même pas été vécue par Proust.» Les artistes suisses? Il en connaît peu, même si leurs travaux lui sont familiers.

Pour l'heure, LIST vise une parution trimestrielle pour un tirage de 10 000 exemplaires. Avec deux éditions éclectiques, comme le numéro 01, et deux numéros plus thématiques, dont celui à paraître en octobre, sous quatre couvertures différentes. Serge et Lisa ne se préoccupent guère pour l'instant de jauger le succès de l'entreprise, se contentant des «bonnes réactions enregistrées». Le quart de million de dollars investi provient en partie de fonds propres et de quelques sponsors. Après New York, Serge – qui dirige aussi un atelier de design et possède plusieurs cafés branchés de New York – espère diffuser LIST à Tokyo, Paris, Amsterdam et Londres. «La Suisse, ce serait bien aussi, vous pensez qu'il y aurait des distributeurs intéressés?»