Monnaie

Roger Ver, un pionnier du Bitcoin

Il est devenu millionnaire en lançant une société informatique. Ex-politicien, ex-taulard, ex-Américain, il s’est pris de passion pour la cybermonnaie qu’il a achetée quand elle valait un dollar. Il donne des conférences pour convertir la planète à un mode de paiement plus libre

Pionnier du bitcoin

Ex-politicien, ex-taulard, ex-Américain, devenu millionnaire en lançant une société informatique, Roger Ver s’est pris de passion pour la cybermonnaie qu’il a achetée quand elle valait un dollar. Il donne des conférences pour convertir la planète à un mode de paiement plus libre

Difficile de le rater. Roger Ver revendique son attachement au bitcoin jusque dans sa tenue. Assis derrière son ordinateur portable Apple, l’homme est vêtu d’un pull-over à capuche à l’effigie de la monnaie virtuelle. Plus tard, réchauffé par son enthousiasme, il l’enlèvera. Mais il ne cachera pas sa passion pour autant: la première couche est un polo arborant lui aussi le logo du bitcoin, cette monnaie Internet qui n’a pas d’équivalent physique comme les pièces et les billets.

L’investisseur n’a pas hésité une seconde sur le lieu du rendez-vous: «Essayons la Crêperie des Pâquis, je crois qu’ils ont un distributeur de bitcoins», lance cet Américain d’origine. Ses renseignements sont bons: le petit restaurant est le QG des bitcoiners genevois. Ce sera l’une des premières haltes de Roger Ver en Suisse, où il a été invité à s’exprimer lors d’un débat à l’école de management IMD à Lausanne.

Le cheveu coupé ras, un air de jeune premier souriant, Roger Ver, 35 ans, est connu et présenté comme «Bitcoin Jesus» dans le monde des cryptomonnaies pour son besoin irrépressible de convertir son interlocuteur au bitcoin. Malgré le look et l’âge, on comprendra rapidement qu’il n’a pas volé ce surnom. A peine présenté, il embraye: «Avez-vous un portefeuille virtuel sur votre téléphone portable? Non? Alors, on va en télécharger un ensemble et je vais vous montrer comment cela fonctionne. J’insiste, c’est tellement simple, vous allez adorer.»

La démonstration tourne pourtant court, la faute au magasin d’applications de Windows qui n’offre pas de portefeuille virtuel que l’expert connaisse assez pour les recommander. «C’est la première fois que j’essaie d’installer un portefeuille sur un téléphone Windows», admet celui qui considère le bitcoin comme «la plus importante invention dans l’histoire du monde depuis Internet».

«Cette monnaie est révolutionnaire parce que personne, aucune autorité, aucun gouvernement, ne peut bloquer un compte ou une transaction. C’est fantastique, parce que chacun devrait pouvoir faire ce qu’il souhaite avec son argent», assure cet entrepreneur, devenu millionnaire à 25 ans après avoir fondé la société MemoryDealers.com, qui vend des composants informatiques en ligne.

Lancé en 2009 par un développeur inconnu, le bitcoin repose sur une décentralisation complète: pas de banque centrale et pas d’autorité qui la surveille. La cyberdevise est créée par des «mineurs» dont les ordinateurs de plus en plus puissants doivent résoudre des algorithmes toujours plus complexes jusqu’à ce que 21 millions de bitcoins soient mis en circulation.

Quand on rappelle à Roger Ver les reproches fait à cette monnaie qui, puisqu’elle permet des transactions anonymes, favorise le financement d’activités douteuses, il ne voit pas le problème. «Tout cela est pacifique. S’il y a un crime, il y a une victime. Il suffit qu’elle se manifeste et le système la protégera. Mais si quelqu’un veut vendre de la drogue et quelqu’un veut lui en acheter, où est le problème», demande sans ciller celui qui préfère qu’on le décrive comme un «volontariste» (pour lequel chaque inter­action humaine est le résultat d’un acte volontaire), plutôt qu’un anarchiste ou un libertaire.

De même, il balaye les doutes qui ont surgi après la fraude et la faillite de Mt Gox, l’une des premières plateformes d’échange du bitcoin, à la fin du printemps. Pour Roger Ver, c’est surtout un événement médiatique dont la portée devrait être nuancée. «Si Yahoo! faisait faillite, cela ne remettrait pas en cause l’utilisation des ­e-mails», affirme-t-il.

Pas étonnant, donc, que Roger Ver ait été un des pionniers du bitcoin, qu’il a acheté lorsqu’il valait à peine un dollar au début de 2011. Une unité s’échange aujourd’hui contre 330 francs environ. Sa valeur s’est même approchée des 1000 francs en début d’année.

Les échanges se font directement entre utilisateurs, sur des plateformes internet et le bitcoin peut s’échanger contre des devises traditionnelles. 13 millions d’unités (soit 4,7 milliards de francs) sont en circulation. Ces derniers mois, de plus en plus d’entreprises – Amazon, par exemple –, cafés et restaurants proposent à leurs clients de régler leur ardoise en bitcoins, partout dans le monde. A Zurich, même l’université s’y est mise.

Roger Ver est un incorrigible prosélyte. Il remarque soudain qu’un client de la crêperie l’écoute. Il l’invite à rejoindre la table, retourne son ordinateur et commence à dérouler sa présentation PowerPoint sur sa monnaie favorite. L’invité, un Canadien installé à Genève, a en entendu parler, mais il reste hésitant.

Même avec la chute des cours ces derniers mois, l’investisseur n’en a pas moins constitué une petite fortune qu’il ne préfère pas divulguer. Depuis, il dissémine ses investissements dans une dizaine de start-up. Cette fois, c’est de Block­chain, dont il veut parler. La société avec laquelle il collabore fournit une application pour smartphone permettant d’avoir un portefeuille virtuel et un flux d’informations. La société se targue d’avoir plus d’utilisateurs que n’importe quel autre site lié au bitcoin. Ses revenus sont liés à la publicité qui apparaît dans le portefeuille virtuel. Cette semaine, elle a annoncé avoir levé 30 millions de dollars aux Etats-Unis, soit la plus grande somme récoltée pour un projet de ce genre.

Difficile de faire parler Roger Ver d’autre chose que du bitcoin. Même de son parcours. Pourtant, ce dernier n’a rien de linéaire. Né dans la Silicon Valley aux Etats-Unis, il n’est plus Américain. «Cela m’a coûté des millions et des années, dit-il. Mais je viens de renier ma citoyenneté américaine.» Depuis, il est devenu citoyen de Saint-Christophe-et-Niévès. En échange d’un investissement de 400 000 dollars et d’un don de 250 000 dollars, l’île des Antilles offre un passeport qui permet de voyager dans 120 pays sans visa et une fiscalité à faire pâlir tous les paradis fiscaux. Sans besoin d’y résider: la plupart du temps, Roger Ver est au Japon, quand il ne parcourt pas le monde pour vanter les avantages du bitcoin.

Avant le confort, il y a eu des phases plus difficiles. En 2005, il quitte les Etats-Unis après avoir passé dix mois en prison, accusé d’avoir vendu des pétards sans autorisation sur eBay. Pour lui, c’est le résultat de ses tentatives de faire son entrée sur la scène politique et de ses propos non conventionnels. Qui se soldent par un échec: candidat libertaire en 2000 au parlement californien, il n’a pas été élu.

«Je ne crois plus au gouvernement: qui sont ces gens qui décident de lois qui n’ont pas de sens?» regrette-t-il. Il souligne aussi cette tendance des banques centrales à «imprimer de la monnaie comme des fous», ce qui peut entraîner de l’inflation, alors que la quantité de bitcoins en circulation, elle, est fixe. Roger Ver rappelle l’épisode de Chypre, où les épargnants ont été ponctionnés pour éviter la faillite de l’île: «Il faut absolument que cela ne se reproduise jamais», prévient-il.

C’est à la fois l’innovation et l’envie de contourner le système qui l’ont poussé à s’intéresser à la cybermonnaie. «Aussi loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours utilisé des ordinateurs et j’ai étudié l’économie à l’école secondaire, cela me permet de comprendre tous les aspects de cette monnaie», explique ce pionnier.

Roger Ver croit dur comme fer à l’avenir du bitcoin. «Pour l’arrêter, il faudrait fermer Internet complètement. C’est tout simplement impossible», se réjouit-il. Mais comment convaincre les futurs utilisateurs, qui ne sont pas des geeks et qui ne comprennent pas le protocole derrière cette monnaie? «Vous comprenez comment fonctionne un e-mail? Et vous comprenez comment fonctionnent les cartes de crédit? C’est pareil. Les gens seront convaincus lorsqu’ils auront vu à quel point cette invention est extraordinaire.»

Extraordinaire? Manque de chance, le réseau internet fonctionne mal, le paiement des consommations de quelque 0,03 bitcoin a des difficultés à passer. On ne saura pas si cela a fonctionné ou non cette fois.

«Cette monnaie est révolutionnaire parce que personne, aucune autorité, ne peut bloquer un compte ou une transaction»

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