Depuis sa nomination il y a six mois à la rédaction en chef de l'hebdomadaire Die Zeit après son départ du journal zurichois Tages-Anzeiger, le Fribourgeois Roger de Weck s'est attelé à la rénovation de cette institution allemande. Il désire, comme il l'explique dans une interview au Temps, préserver la substance de ce journal, tout en lui donnant un nouveau tonus journalistique. Les réactions à la nouvelle formule de Die Zeit ont été, dans leur ensemble, positives. Après avoir reculé de 500 000 à 455 000, le tirage est remonté à 475 000 exemplaires.

– Le Temps: Qu'avez-vous changé à la présentation de Die Zeit?

– Roger de Weck: Nous avons voulu moderniser notre maquette sans pour autant changer le caractère du journal. Nous avons désiré une présentation qui crée du suspense en refusant pourtant les futilités graphiques de l'information-spectacle. Nous avons mis plus de mouvement dans nos pages en variant la largeur des colonnes et en simplifiant le titrage. Nous avons éclairci le journal en abolissant les lignes qui séparaient jusque-là les articles.

Cela correspondait bien à notre philosophie: Die Zeit doit être un hebdomadaire qui s'ouvre aux nouveaux courants, aux nouvelles réformes qui sont indispensables en Allemagne, peut-être bien plus qu'ailleurs. Enfin, nous vivons dans un monde beaucoup plus compliqué, où il n'y a plus de voies toutes tracées. Nous avons ainsi de façon consciente brisé les perspectives en décalant les articles les uns par rapport aux autres.

– Quelle nouvelle impulsion avez-vous voulu donner au contenu journalistique?

– C'était bien sûr l'élément décisif, même si la maquette est quelque chose qui frappe en premier le lecteur. Die Zeit est une institution en Allemagne un peu comme Le Monde en France. Mon projet est de préserver l'institution tout en lui donnant un nouveau tonus journalistique. Je trouve que l'exemple du Monde est à cet égard très réussi. C'est un journal qui est resté une institution mais qui a su depuis quelques années développer une créativité journalistique, une originalité qui me plaît et qui m'impressionne. La démarche du Monde est aussi un peu la nôtre: préserver l'institution avec sa volonté de très haute qualité, de compétence tout en redonnant du nerf à l'élément journalistique, à la volonté de «faire des coups».

Il y a enfin quelque chose qui m'importe particulièrement. Comme je l'évoquais tout à l'heure, l'Allemagne a accompli peu de réformes par rapport à d'autres pays comme la Suisse notamment. Je considère que Die Zeit pourrait être, et je le dis avec une certaine prudence, un atelier des réformes. Nous avons mis sur pied une équipe de trois journalistes qui sillonnent l'Allemagne et le monde pour étudier les réformes originales de l'Etat, la démocratie, l'Etat social, le fédéralisme, les administrations. Nous désirons être à la pointe de ce débat.

– Etes-vous satisfait des premiers résultats de votre nouvelle formule?

– Les changements de Die Zeit ont trouvé un énorme écho, qui m'a d'ailleurs surpris. Je trouvais que celui-ci était plus grand que les changements eux-mêmes. Pourtant, dans un pays où tout est bloqué, une institution qui change de façon très sensible répond peut-être à un certain désir. Die Zeit a stagné voire perdu du tirage au cours de ces cinq dernières années. Après avoir atteint un maximum de 500 000 exemplaires, il est tombé à 455 000 exemplaires. Nous sommes maintenant remontés à quelque 475 000 exemplaires, tendance ascendante.

– Plusieurs rédacteurs vous ont quitté, en particulier en rubrique culturelle. Avez-vous retrouvé un nouvel équilibre au sein de la rédaction?

– Je dirais qu'il y a beaucoup de bonne humeur dans cette rédaction. Bien sûr, quand il y a des changements il y a toujours des insécurités, des habitudes qu'il faut changer. Mais le fait que le journal reparte, qu'il joue peut-être un rôle un peu plus grand dans le débat public et que le tirage est en train de remonter assez fortement, cela motive

une rédaction. Le succès est pourtant encore précaire. On ne peut pas tirer de véritable bilan après quelque six mois de travail.

– Le fait d'être Suisse n'a-t-il pas compliqué votre tâche?

– Cela n'a jamais été d'importance, aussi bien aujourd'hui que lors de mes dix premières années à Die Zeit. A ce titre, l'Allemagne est très ouverte et libérale. Il serait en effet difficilement imaginable qu'un Suisse soit à la tête d'un journal français ou qu'un Allemand dirige un journal suisse. Mon regard est, il est vrai, un peu différent. Mais cela est plutôt apprécié. Je n'ai jamais eu des réactions du type «pourquoi est-ce qu'un Suisse vient se mêler de nos affaires?».

– Avant les élections fédérales de septembre prochain où le chancelier Helmut Kohl affrontera le social-démocrate Gerhard Schröder, est-ce que Die Zeit invitera à voter pour l'un ou l'autre candidat?

– Je ne sais pas. Une grande partie de cette rédaction aspire au changement. Pourtant, le Parti social-démocrate reste très traditionaliste et son candidat, qui est celui des médias, est un candidat un peu vide, à la Clinton. Il a eu, au cours de ces deux dernières décennies, toutes les opinions que l'on puisse imaginer. Il ne nous convainc ainsi qu'à moitié. D'autre part, il y a la question européenne. Helmut Kohl est non seulement le chancelier de la réunification allemande, il est aussi celui de l'unification européenne. C'est lui qui a imposé l'euro à une Allemagne qui y était très réticente et il faut y voir sa réussite historique. Sur la plupart des autres tableaux, son bilan est pourtant plus que décevant.