Les scénaristes suisses-romands s'unissent pour faire valoir leurs droits. Ils ont élaboré une charte qui sera présentée ces prochains jours à l'occasion des Journées cinématographiques de Soleure. Selon la présidente de la Commission des scénaristes, ce code déontologique a déjà été signé par 90 auteurs. Il vise surtout à limiter une pratique courante à la télévision qui consiste à faire réécrire un scénario sans l'accord de l'auteur.

Il y a un peu plus d'une année, ces mêmes scénaristes se révoltaient à la suite d'une mésaventure de l'écrivain Michel Bühler. Son texte, le premier scénario de la série Nous les Suisses, avait été revu et corrigé par un «script-doctor» parisien, à tel point que Bülher avait refusé que son nom paraisse au générique. Dans un manifeste, une soixantaine de scénaristes et de réalisateurs avaient accusé la TSR de transformer leurs œuvres en sitcoms formatés pour TF1. De son côté, la TSR rappelait que, pour répondre aux exigences du prime-time, les auteurs suisses ne possèdent pas forcément le savoir-faire nécessaire. Et que si on voulait espérer vendre un film aux chaînes françaises, mieux valait intégrer dès le départ des Parisiens au projet.

L'incident a eu au moins l'avantage de donner à la profession l'envie de s'organiser. Une Commission des scénaristes a été créée au sein de la Société suisse des auteurs (SSA) qui a mis au point une charte que chacun est encouragé à signer. En préambule, il est stipulé que le scénariste s'engage à respecter ses devoirs, mais également à faire respecter ses droits. Ce code déontologique définit les engagements par rapport à l'œuvre, au contrat, aux éventuels coscénaristes, avec une grille précise indiquant les droits d'auteur versés pour chaque étape du travail d'écriture. «Nous avons voulu établir un document honnête, qui fait cas de la propriété intellectuelle, explique Emma delle Piane, présidente de la Commission. Nous demandons juste à être mis au courant si nos textes sont réécrits, à avoir un droit de regard.»

A la TSR, on a depuis l'an dernier un peu changé les règles du jeu Nous les Suisses. Comme auparavant, des scénaristes construisent leurs projets d'épisodes au sein d'un atelier d'écriture. Ils travaillent sous la direction d'un script-doctor parisien. Parisien? «Mais il a fait ses études en Suisse», se défend Philippe Berthet, responsable de la fiction à la TSR. Le contrat qui lie les auteurs à la télé a été modifié: désormais, un auteur peut refuser que son texte soit réécrit. «Mais alors, il prend le risque de ne pas trouver de producteur», ajoute Philippe Berthet, étant entendu que la TSR, dans ce cas, choisit un autre projet. Le jeune scénariste Laurent Toplisch, qui fait partie de la Commission, raille l'ambiance de la TSR: «Bien sûr, de tous les scénaristes qui travaillent à la TSR en ce moment, aucun n'a accepté de signer la charte. Il faut qu'ils sachent qu'ils se mettent la tête dans le sac.» En fait d'atelier de création, Laurent Toplisch compare l'expérience à une moulinette par laquelle passent les auteurs et qui les uniformise. Beaucoup de scénaristes regrettent la création de cet atelier d'écriture. Elle aurait pour conséquence, selon certains auteurs, une véritable mainmise de la TSR sur la création romande. «Désormais, ceux qui n'ont pas été sélectionnés pour l'atelier n'ont plus aucune chance de voir leur travail choisi par la TSR», fait remarquer un auteur qui a participé à l'atelier et qui tient à garder l'anonymat, de peur d'être mis en quarantaine. «Ils m'ont clairement dit, à la TSR, qu'ils ne produiraient plus que cette série, affirme le réalisateur et producteur Jacques Sandoz. C'est contradictoire avec l'idée du pacte de l'audiovisuel et la volonté fédérale d'aider les indépendants. La télé engage désormais ses propres gens. Nous sommes très déçus.»

«Tout cela est complètement faux, s'étrangle Philippe Berthet à la TSR. Nous continuerons à produire d'autres téléfilms. La preuve: cette année, il y a un épisode de Nous les Suisses et deux téléfilms unitaires prévus.» En fait, il semble que la TSR joue sur les mots: sur ces deux téléfilms unitaires, un au moins sort de l'atelier Nous les Suisses, et est ainsi «recyclé».

Le réalisateur Jacques Sandoz déplore d'ailleurs le contenu même de la série, comme Laurent Toplisch, qui s'énerve: «On produit des clichés alors qu'on voulait les combattre.» Faire «une télé de consommation intérieure, avec de petits films à petit budget», n'est pas la bonne méthode, selon Jacques Sandoz: «Nous pourrions défendre des sujets qui ont un impact, qui pourraient intéresser les autres télévisions francophones. Dans les années 70, notre cinéma avait son identité et une audience extérieure. Malgré le pacte de l'audiovisuel, la télé n'offre pas la possibilité aux indépendants de faire des films ambitieux. On préfère s'en tenir à une vision caricaturale de la Suisse.»