Russie, Chine et Occident se disputent la mémoire du 8 mai 1945

Crispation Moscou et Pékin célèbrent ensemble la lutte contre le fascisme à l’occasion du 70e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale

Les Occidentaux boycottent l’invitation russe

Le rapport de force entre puissances se durcit

Au départ, cela se présentait comme un simple rallye de motards patriotes. «A Berlin!» ont crié les Loups de la nuit en quittant Moscou, il y a deux semaines, avec leurs drapeaux à l’effigie de Staline. Pour commémorer la capitulation nazie, le fondateur du club, Alexandre Zaldostanov, considéré comme un «frère» par Vladimir Poutine, voulait reconstituer la marche des troupes soviétiques sur Berlin en parcourant 6000 km. L’aventure va rapidement se corser: l’Allemagne refuse de délivrer des visas, la Pologne, la Lituanie et la République tchèque ferment leur frontière. C’est une «singulière provocation», explique la première ministre polonaise, Ewa Kopacz. Plusieurs de ces «loups» combattent dans l’est ukrainien aux côtés des rebelles pro-russes.

Le 9 mai, Moscou célèbre le 70e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique, comme on appelle en Russie la Deuxième Guerre mondiale, qui s’est soldée par 27 millions de victimes du côté soviétique. Cette année, Vladimir Poutine a vu grand en invitant 68 dirigeants du monde entier. 16 000 soldats russes et 1300 militaires étrangers défileront sur la place Rouge accompagnés d’hélicoptères, de missiles balistiques et du dernier modèle de char, l’Armata T-14. Une démonstration de puissance qui ne plaît pas à tous, à l’image de l’accueil glacial réservé aux Loups de la nuit.

Si les chefs d’Etat ou de gouvernement chinois, indien, nord-coréen, vietnamien, sud-africain, cubain, grec ou serbe ainsi que le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, seront aux côtés de Vladimir Poutine pour présider à ce défilé, la plupart des invités ont décliné. L’Europe brillera par son absence, tout comme les Etats-Unis. La Suisse se fera représenter par son ambassadeur. Après le boycott de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi, ce refus est considéré par la Russie comme une autre forme de sanction. «Ils croient à tort qu’une visite à Moscou le Jour de la victoire serait tenue pour un soutien à Poutine et à sa politique en Ukraine», écrit Oleg Ivanov, le vice-recteur de l’Académie de diplomatie de Moscou, dans une tribune publiée dans le Global Times, quotidien chinois aux accents nationalistes.

Cette année, Moscou et Pékin ont décidé de célébrer ensemble la lutte antifasciste. Vladimir Poutine se rendra le 3 septembre à Pékin pour commémorer la capitulation du Japon. Pour la première fois, la Chine organisera un défilé militaire à cette occasion. «C’est symbolique de la convergence stratégique entre la Chine et la Russie face à un Occident accusé de soutenir le fascisme», note François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique à Paris. Ces célébrations sont ancrées dans une actualité particulière: tout comme Moscou dénonce le «pouvoir fasciste» de Kiev, Pékin renvoie de plus en plus souvent Tokyo à son passé militariste.

La fin de la Deuxième Guerre mondiale devient ainsi un enjeu mémoriel de première importance dans le rapport de force entre les grandes puissances. Les Européens et les Etats-Unis fêtaient l’an dernier en grande pompe l’anniversaire du débarquement de Normandie et la libération du continent. Invité, Vladimir Poutine avait fait le déplacement. La simple politesse ne devait-elle pas dicter un déplacement à Moscou en retour, ne serait-ce qu’en respect du rôle crucial joué par l’URSS dans la défaite du nazisme?

«Les chefs d’Etat occidentaux ont peur d’être instrumentalisés en se rendant à Moscou cette année, mais leur absence, qui est à mon avis un grand tort, sera instrumentalisée de manière plus pernicieuse encore. On la présentera aux Russes comme un refus de leur part d’honorer les victimes du fascisme», note André Liebich, professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Il estime aussi regrettable qu’aucun conseiller fédéral ne fasse le déplacement à Moscou.

«La mémoire n’est pas l’histoire, c’est de la politique», rappelle pour sa part Henry Rousso, chercheur à l’Institut de l’histoire du temps présent du CNRS à Paris. Pour l’historien français, la présence de François Hollande à Moscou aurait été incompréhensible: «Cette démonstration de puissance de la Russie alors qu’elle s’exerce en ce moment au détriment de l’Ukraine a quelque chose d’insidieux. Le boycott a du sens.»

Au Salon du livre de Genève, le ministre russe de la Culture, Vladimir Medinsky, s’est ému de l’absence des dirigeants français et allemands: «Nous voulons des unions, des accords, des compromis. Mais je ne comprends pas ce que veulent Hollande et Merkel, a-t-il déclaré à la RTS. Il me semble qu’ils écoutent un peu trop tout ce que qui est dit depuis Washington.»

Il n’en a pas toujours été ainsi. Après la chute de l’empire soviétique, le Jour de la victoire a en effet vu affluer à Moscou de nombreux chefs d’Etat occidentaux. En 2005, à l’occasion du 60e anniversaire, le président de la Confédération, Samuel ­Schmid, tout comme l’Allemand Gerhard Schröder et bien d’autres chefs d’Etat occidentaux assistaient en compagnie de Vladimir Poutine à la parade russe à laquelle s’étaient jointes les troupes de nombreux pays de l’OTAN. Cette année, ce sont des gardes d’honneur chinoise, indienne et serbe qui prendront le relais.

Il y a cinq ans, Angela Merkel était sur la place Rouge avec Dmitri Medvedev. Ce week-end, elle rejoindra Vladimir Poutine le 10 mai, lendemain du défilé, pour déposer une couronne de fleurs sur la tombe du Soldat inconnu. L’Allemagne ne se dérobe pas à sa responsabilité. Mais, selon son entourage, il était «impossible» pour la chancelière d’assister à ce défilé militaire qui aurait représenté «un affront» envers l’Ukraine. Shinzo Abe, le chef du gouvernement japonais, a pour sa part décliné l’invitation de Moscou et de Pékin. La Russie et la Chine n’ont été associées dans la lutte contre le fascisme nippon que durant les trois derniers mois de la guerre dans le Pacifique après la capitulation d’Hitler. Ils n’ont toujours pas signé d’accord de paix avec le Japon.

Cette bataille mémorielle s’est envenimée lorsque la Pologne a annoncé, en février, vouloir organiser ses propres commémorations à Gdansk le 8 mai. Tout en reconnaissant le rôle déterminant des Soviétiques pour mettre fin à l’occupation nazie, le président Bronislaw Komorowski a souligné que la Pologne «avait le droit et le devoir de dire que la fin de la guerre n’avait pas apporté la liberté». Allusion claire à la mainmise de Staline sur l’Europe de l’Est qui s’ensuivra. La Russie dénonce un «révisionnisme»: ne pas assister à la parade de Moscou revient à minimiser le rôle de l’armée soviétique dans la victoire contre le fascisme.

Plus surprenant, des chefs d’Etat proches de Moscou comme le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, ont décliné l’invitation du 9 mai, une façon de se distancier, semble-t-il, de la politique russe en Ukraine. Le leader nord-coréen, Kim Jung-un, a finalement lui aussi décliné (c’est le chef d’Etat Kim Yong-nam qui le remplacera).

Combien seront-ils en fin de compte ce samedi aux portes du Kremlin, avec le mausolée de Lénine pour décor, à assister à la grande parade? Moscou pourra faire le décompte de ses amis à cette occasion.

En attendant, les Loups de la nuit poursuivaient cette semaine leur chevauchée en direction de Berlin. Lundi, un premier groupe de dix motards avait franchi la frontière allemande, sans encombre. Collaboration: Emmanuel Gehrig

16 000 soldats russes et 1300 militaires étrangers défileront sur la place Rouge avec des armes dernier cri