La ronde des perchoirs de l'audiovisuel, en France singe sans le vouloir celle des grandes charges de l'Etat – administration ou grandes sociétés. Et un événement, là aussi, chasse l'autre: après la nomination de Jean-Marie Cavada à la tête de Radio France, voici Ruth Elkrief à la succession de Michel Field à l'émission phare de TF1, Public (autrefois 7 sur 7). Secret de Polichinelle, éventé depuis plusieurs jours déjà, mais confirmé mardi. Hors-jeu, donc, les Claire Chazal et Guillaume Durand, eux aussi sur les rangs.

Pour une bonne partie – non câblée – du public français et pour les Romands, Ruth Elkrief est une inconnue. Pourtant, cette jeune femme sort de l'équipe de Michèle Cotta: elle passa du Matin de Paris à TF1 pour suivre l'actualité du parti gaulliste et de Matignon. Puis, après un bref passage par le Journal de minuit et un stage de six mois à Washington, elle fut nommée, en 1992, à la tête du service politique (française) de la chaîne. Un peu trop tôt sans doute, elle l'admet aujourd'hui.

Sa vraie vocation, la jeune journaliste la trouvera à LCI (La Chaîne Info, succursale de TF1, diffusée sur le câble et les bouquets satellites français), où elle se cantonne dans un seul genre, mais essentiel: l'interview. Dans une émission qui porte son nom, tous les jours, elle reçoit hommes politiques, chanteurs, écrivains, sociologues, économistes. Corde raide que ce salon où l'on cause, et il faut changer de disque à chaque visiteur, et surtout ne pas se laisser entraîner par lui, mais conduire l'entretien.

Avec les hommes politiques, Ruth est au meilleur d'elle-même, assez charmeuse, de son regard de princesse orientale, pour ne pas jouer les procureurs; d'une extrême attention à ce que lui disent ses hôtes pour mieux rebondir et les prendre dans l'étau de leurs contradictions. Que la journaliste ne s'en laisse pas conter, c'est sans doute son arme la plus forte. Il faut l'avoir vue prendre un Charles Millon dans ses pinces pour mesurer ce qu'une interview bien conduite peut révéler de celui qu'on interroge: le président du Conseil général de Rhône-Alpes, au terme de l'exercice, semblait penaud. Aucune question, dans cette demi-heure, n'avait atteint l'homme. Et pourtant l'exercice avait tout dit de lui. De son amertume, de sa stratégie manquée. De son côté grisâtre.

Ruth Elkrief à LCI, c'est aussi un environnement. Où, avec un Jean-François Rabilloud, qui la double à d'autres heures et un Jean-Luc Séguillon (tables rondes et éditoriaux), travaille un trio exceptionnel de questionneurs. Chez qui la force de la question posée ne tient jamais à l'agressivité de celui qui interpelle: passionné et impassible, il s'en tient à chercher la question juste, éternel défi de notre métier.

Que deviendra Ruth Elkrief, une fois installée sur le podium occupé, tant d'années déjà, par Anne Sinclair? Le suspense, qui sera levé en septembre prochain, reste entier. Car la remarquable professionnelle qui s'annonce à Public et aura à affronter tout ce que la France compte d'hommes politiques en vue, semble courir un double risque.

Le premier tient au rôle qu'on entend lui faire jouer, dans cette chaîne à vocation commerciale: aura-t-elle, à ce niveau, l'indépendance et la rigueur qu'imposerait la fonction? Aura-t-elle le libre choix de ses interlocuteurs? La question est essentielle, tant l'exercice, dans l'esprit des invités (et sans doute des producteurs), tient d'abord de la communication et de l'image. Et moins de l'exercice de la vérité.

Le second risque est d'ordre plus formel mais rejoint, en substance, le premier. Il n'échappait à personne qu'à 7 sur 7, le sujet de l'émission était autant la femme Anne Sinclair – ses yeux pervenche, ses lèvres sensuelles, ses imposantes boucles d'oreilles – sur laquelle la caméra revenait avec insistance, que la confrontation avec le politicien invité. Comme si passait, en une heure, un double message: l'interview d'une part et, de l'autre, la contemplation, jamais lassée de Mme Sinclair, masque à la fois pulpeux et rassurant de l'exercice politique. Ruth Elkrief a les moyens de nous dire autre chose. Mais le pourra-t-elle?