C'est presque devenu un rituel du samedi soir: la petite équipe de Boombox débarque à la Rote Fabrik, haut lieu de la scène musicale alternative de Zurich. Ce soir, le club accueille les DJs allemands de Sound Quake. C'est Laurence Desarzens, fondatrice de Boombox, qui a choisi de venir enregistrer cette performance reggae. Raoul Cannemeijer, cofondateur, se charge de l'aspect technique. La soirée commence dans une heure et l'installation commence à peine.

Boombox.net retransmettra le show en direct sur le Web, en employant le procédé du «streaming», une technologie de pointe qui fera le succès d'Internet de demain, assurent les experts. Pourtant, la démarche est artisanale. «Ce soir, ça va bien: je n'ai pas oublié les câbles ou la souris de l'ordinateur, se rassure Raoul Cannemeijer. Ce sont toujours les petits éléments indispensables qui manquent au moment crucial.» Il branche le PC derrière la scène et le pose à même le sol. Laurence tire un long câble, branché à la prise de téléphone ISDN dans les bureaux de la Fabrik. Il reliera l'ordinateur à Internet en traversant la cour et en passant par la fenêtre. Après quelques réglages, reste à installer et brancher la petite caméra vidéo et à connecter l'ordinateur à la table de mixage. Le «studio mobile», un matériel à moins de 15 000 francs, est prêt en une demi-heure. Le concert peut commencer. Raoul, qui reste les yeux rivés à l'ordinateur pour vérifier la bonne diffusion, tue le temps en jouant au black jack sur sa machine. Parfois l'image semble trembler: quelques farceurs, derrière la scène, sont en train de s'amuser avec la caméra.

«Boombox, c'est notre club, avec son style musical propre», sourit Laurence Desarzens. Cette ex-professionnelle du music business (elle s'est notamment chargée du management des Young Gods) gère le site à son goût. La programmation est pointue et navigue entre intelligent techno, hip-hop et rock low-fi. Les concerts, enregistrés dans plusieurs clubs de Suisse, recèlent de nombreuses perles qui font la personnalité du lieu virtuel: le collectif électro Mouse On Mars, Public Enemy, l'un des pionniers du hip-hop, Roni Size le pape de la drum and bass et Rahzel «la boîte à rythmes humaine», figurent dans les archives gratuites de Boombox.net au format Real Audio et Video.

«Nous avons enregistré nos premiers concerts en 1996. Le collectif E-toys, un des acteurs majeurs de l'expérimentation audiovisuelle, et les Skattalites, un groupe mythique de ska se sont prêtés au jeu». La programmatrice de Boombox se souvient ses difficiles débuts de pionnière de la retransmission d'événements live. A l'époque, la diffusion de sons par le Net n'en était qu'à ses balbutiements. Depuis, la qualité s'est améliorée et les animateurs de Boombox ont acquis de l'expérience. Au total, ce sont à ce jour plus de 2000 heures de musique qui sont proposées gratuitement sur www.boombox.net.

Aucune ambition commerciale ne motive le projet. Si Laurence Desarzens admet que la notoriété et le savoir-faire amenés par Boombox servent sa start-up, Nomad.ch, spécialisée dans le streaming, elle insiste sur ce point: «Nous n'avons pas de source de revenus pour Boombox. C'est un projet personnel, qui nous tient à cœur: nous le gérons après nos heures de travail, selon notre bon plaisir».

L'aspect non commercial permet également d'éviter l'épineuse question des droits d'auteur. Les artistes qui figurent sur le site ne sont pas rémunérés et, précise Laurence Desarzens, «rares sont ceux qui refusent que leur performance live soit diffusée chez nous». Boombox s'engage à n'employer les enregistrements qu'à des buts non lucratifs et les groupes restent formellement propriétaires des fichiers numériques. Ils peuvent donc à tout moment décider de retirer l'enregistrement de Boombox. «L'univers musical dans lequel ces musiciens travaillent est également un atout: les «mixtapes» [cassettes de remixes, ndlr] et copies promotionnelles circulent largement dans les milieux électro et hip-hop. Les groupes sont heureux que le plus grand nombre puisse les écouter. Ce n'est pas forcément la même chose dans les milieux rock: Tindersticks est l'un des rares groupes qui n'a pas voulu de notre présence.»

Le club zurichois rencontre un succès d'estime important tout autour de la planète et la notoriété de Boombox, repéré par The Guardian et The Observer, ne cesse de croître: l'augmentation du nombre de visiteurs est important et ce sont plus de 100 000 internautes qui fréquentent le site chaque mois. L'équipe est invitée à Linz à l'occasion d'Ars electronica, l'une des manifestations les plus branchées de la scène électro. Le site se développe également et l'on y trouvera bientôt des espaces de discussion, qui permettront aux amateurs de rencontrer des internautes partageant leurs affinités musicales. Mais Laurence Desarzens a encore un regret: «J'espère qu'il y aura plus d'internautes africains qui visiteront notre site à l'avenir.»

A l'occasion de la Street Parade, www.boombox.net retransmettra les soirées lethargy du 11 et 13 août.