Changer de vol in extremis entre San Pedro et Abidjan? Facile: à côté de la réception de l’hôtel Sophia, adressez-vous au comptoir de la compagnie Sophia, qui assure cette unique liaison intérieure régulière. L’employé corrigera au stylo la liste de 7 à 8 passagers; c’est lui aussi qui la cochera à l’aéroport ouvert à tous vents, avant que vous ne grimpiez dans le bimoteur.

Dans l’Atlas des voyages sur la Côte d’Ivoire publié en 1962, San Pedro figure – à peine – comme comptoir et village de pêcheurs. C’est devenu le premier port cacaoyer du pays, sans parler du bois.

Parler de ville serait audacieux, même si l’agglomération a l’honneur douteux d’accueillir au nord le bidonville de Bardo, réputé être le plus grand d’Afrique occidentale. Les nuages de poussière rouge soulevés par les camions laissent deviner un improbable «centre culturel» entre des rangées d’entrepôts et de vendeurs de rue. On y trouve aussi un golf de neuf trous, des plages de rêve, une rue de «maquis» (restaurants de rue) accueillants. Et des foules en quête de travail, comme ces femmes faisant la queue devant le portail métallique de SAF Cacao, pour quelques francs par jour à trier et nettoyer les fèves de cacao.

Ce soir au bar de l’hôtel Sophia, tandis que les prostituées tournent comme des moustiques autour d’une maigre clientèle, le directeur local du groupe Bolloré (principal chargeur du port) trompe l’ennui d’une vie d’expat’ à San Pedro en offrant une tournée d’un cocktail vert émeraude. «Le patron nous a dit: ici c’est simple, vous faites un budget linéaire. Ce n’est pas comme en Angola. Là, ça bouge! Il paraît que Bolloré y a autant d’expatriés qu’ici.»

La façade indolente et Far West de San Pedro est pourtant un trompe-l’œil. A deux kilomètres de la foule et des nids-de-poule, me voici vêtu de blanc, couvre-chaussures, coiffe et masque, dans un décor high-tech. Paul De Petter, coordinateur Afrique de Barry Callebaut, me guide dans les salles climatisées où des batteries d’ordinateurs surveillent la torréfaction d’un lot destiné au fabricant de chocolat américain Hershey’s, puis vers les broyeurs étincelants comme dans une cuisine géante.

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Agrandie en 2008, l’usine Saco (filiale de Barry Callebaut) de San Pedro engloutira 300 tonnes de fèves par jour quand elle tournera à plein régime. Elle propulse Barry Callebaut en tête des transformateurs de Côte d’Ivoire, avec un total annuel de 160 000 tonnes, devant Cargill (100 000 tonnes) et ADM (60 000 tonnes). A l’entrée, une noria de semi-remorques vident leur cargaison de fèves dans les trémies. A l’autre bout de la chaîne, des ventouses à vide d’air déposent délicatement des blocs de 30 kilos brun foncé et satinés comme du chocolat. Appétissants. Je croque une pastille de la même matière: c’est amer et granuleux sous la langue. Il ne s’agit encore que de liqueur (ou masse), pas de chocolat!

Barry Callebaut aurait pu construire cette nouvelle usine au Ghana voisin, plus stable, mais les négociations avec les autorités y prennent plus de temps. Derrière le bâtiment, nous passons devant des générateurs électriques et un grand réservoir d’eau. En Côte d’Ivoire comme au Ghana, il faut se prémunir contre un approvisionnement irrégulier. Et le maire de San Pedro laisse parfois aux entreprises le soin de fournir ou réparer les infrastructures qu’il ne peut financer.

Quel est alors l’avantage de transformer localement? Les taxes. Elles sont réduites pour les sociétés qui investissent, dont Saco qui a créé localement plusieurs dizaines de postes qualifiés en agrandissant son usine. Ce régime suscite des grincements de dents parmi les exportateurs de fèves brutes, moins bien lotis fiscalement.

Peu importe, un mouvement s’est amorcé. Il y a quelques années, plus des quatre cinquièmes du broyage et la torréfaction du cacao s’effectuaient en Europe (Pays-Bas, Allemagne) ou aux Etats-Unis. Aujourd’hui, les trois grands (Barry Callebaut, Cargill et ADM) construisent des usines en Côte d’Ivoire ou au Ghana. C’est un premier pas vers le rééquilibrage des compétences Nord-Sud. La part traitée dans les pays producteurs atteint déjà le quart du total, en augmentation.

Quid du déclin de la production ivoirienne, confrontée à de sérieux problèmes de qualité et de quantité? «Je n’y crois pas, tranche Paul De Petter. Avec un peu d’efforts, on peut augmenter la production de 30% sans planter un arbre de plus.» Il y a quelques années, les prix étaient au plancher, les planteurs désespérés. Aujourd’hui, le marché a repris, et Paul De Petter n’anticipe pas de nouvelle chute des cours: «Les stocks diminuent année après année, il faut juste éviter de fai­re grimper l’offre inconsidérément.»

Trouver le bon équilibre reste un exercice à risques. Pour les réduire, Barry Callebaut consolide en amont sa chaîne d’approvisionnement auprès de coopératives, s’assure de leur engagement en construisant par exemple un dispensaire médical à Goh. Pareillement, les employés de sa filiale Saco bénéficient de prêts à conditions avantageuses pour acquérir une maison de soins gratuits.

Cette politique de fidélisation n’est pas inutile. Au bar de l’hôtel Sophia, la conversation glisse sur Ali Lakiss, un Libanais aux dents longues qui construit sa propre usine à San Pedro. «Il faut s’attendre à du débauchage», soupire Loïc Biardeau, directeur financier de Saco. Ali Lakiss est un personnage haut en couleur, à rencontrer au prochain épisode.

Demain: Ali Lakiss, un Libanais à quitte ou double