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Du sang sur les réseaux sociaux? Oui, mais pas celui des règles

Une photo montrant une jeune femme, le pyjama taché, a été otée de la plateforme parce qu’elle heurtait la sensibilité de la communauté. Pour l’auteure de l’image, l’artiste Rupi Kaur, sa censure justifie son travail

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Le sang sur Instagram? Oui mais pas celui des règles

Une photo montrant une jeune femme, le pyjama taché, a été ôtée de la plateforme parce qu’elle aurait heurté la sensibilité de la communauté

Il y a un mois, Facebook fermait le compte du critique et historien d’art américain Jerry Saltz. Il y postait des images du Moyen Age et de l’Antiquité, où le corps était mis en scène comme objet de désirs et de tortures, mais aussi soumis à ses besoins les plus rudimentaires. Vive réaction de l’intéressé – suivi par 143 000 abonnés – qui dénonçait le puritanisme de Facebook, incapable de faire la différence entre un nu pornographique et un nu artistique; entre un travail pédagogique et une lubie de voyeur. Sous la pression, Facebook est revenu en arrière.

Cette fois-ci, c’est Instagram qui joue les censeurs avec une photo de l’artiste Rupi Kaur, supprimée par deux fois de la plateforme le 25 mars. De quoi s’agit-il? D’une jeune fille dont le pyjama et le matelas sont tachés du sang de ses règles. Elle dort, elle est habillée, on la voit de dos. Cette image n’enfreint en rien les règlements de la communauté Instagram, sauf à imaginer que la photo est «dégradante» ou «irrespectueuse» pour les femmes, une des clauses à respecter pour ne pas être éjecté de la communauté. Mais aux yeux de qui, et au nom de quoi, cette image d’une banalité folle serait-elle dégradante?

«Les règles sont le fluide corporel le plus tabou du corps humain. C’est le signe de l’impureté. Cela a permis de mettre les femmes à l’écart, et de contrôler leur corps», dit Odile Buisson, gynécologue et obstétricienne. Même discours chez le psychanalyste Serge Hefez: «La science psychanalytique ou psychiatrique a toujours ramené les femmes à leur utérus, comme si leur cerveau était dans la matrice. Dans toutes les sociétés traditionnelles, les règles ont provoqué des rituels d’éviction: on ne touche pas.»

Femme indisposée ou sexuellement indisponible? Le sujet reste hautement sensible, et la représentation des règles considérée souvent comme «heurtante». On peut le constater avec Blutclip, une vidéo de l’artiste suisse Pipilotti Rist datant de 1993. Pour le visionner sur YouTube, il faut avoir 18 ans et le court-métrage est précédé d’un avertissement. On peut le vérifier dans les publicités pour protections périodiques, où le sang est toujours bleu, comme si les femmes venaient de la planète Avatar. On peut encore le mesurer par la gêne suscitée en décembre dernier par l’exposition à Paris de «The Curse» (la malédiction) de la photographe Marianne Rosen­stiehl qui se demandait pourquoi ce sang-là est invisible, honteux, alors que l’hémoglobine coule à flots sur les écrans.

Mais revenons à l’image de Rupi Kaur. Que voulait-elle dire? Que les règles sont normales, qu’elles n’empêchent pas les filles de dormir, qu’elles échappent parfois à leur contrôle et que ce n’est pas la fin du monde. Evidemment, le retrait de cette photo, encore une fois, a fait le buzz. On s’insurge contre la misogynie des réseaux sociaux ou contre leur pudibonderie. Certains dénoncent notre ethnocentrisme, rappelant que Facebook ou Instagram sont consultés par le monde entier et que ce type d’images peut choquer des cultures plus pudiques; d’autres se demandent jusqu’où on va aller dans la représentation de l’intime: «Est-ce que je poste une image de moi quand j’ai une gastro-entérite?»

Mine de rien, la question divise aussi les féministes, entre les universalistes qui estiment qu’il est contre-productif d’insister sur la différence physiologique et celles qui pensent, au contraire, qu’il faut en faire une fierté. Ces dernières sont d’ailleurs très actives sur les réseaux sociaux. Elles ont obtenu, par exemple, que Facebook – qui interdit le nu et le topless – lève l’interdit sur les images d’allaitement en juin 2014, avec le risque néanmoins de moraliser cette partie du corps: le bon sein contre le mauvais.

Madonna, qui ne manque jamais une occasion de se rappeler à notre souvenir, a d’ailleurs posté sur Instagram vendredi une photo d’elle nue, retirée, puis repostée, mais avec un bandeau sur les seins pour dénoncer l’hypocrisie des plateformes.

Même attitude chez Rupi Kaur pour qui les réseaux sociaux font partie intégrante de sa démarche artistique: «Merci Instagram de m’avoir donné la réaction exacte que mon travail vise à critiquer.» Le raisonnement est simple: s’il y a malaise, il y a sujet. Et s’il y a sujet, il y a légitimité. Au vu du nombre de like suscités par sa photo – 43 000 – le public est plutôt de son côté. Instagram l’a compris et s’est excusé de cette censure malvenue.

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