On constate que la profession d’ingénieur est de moins en moins attractive dans les pays à fort PIB (produit intérieur brut), à l’exception de la Chine et de l’Inde. Il y a donc de moins en moins de garçons attirés par cette profession, et chose encore plus grave, toujours pas davantage de filles qui choisissent la profession d’ingénieur. Ceci est particulièrement vrai en Suisse, sans qu’il soit facile d’en déterminer les raisons. Ne pas avoir assez de femmes ingénieurs, cela signifie ne pas avoir assez de diversité, ce qui est la meilleure clé pour l’innovation.

Ce constat est très préoccupant; les ingénieurs sont ceux qui sont à l’origine de la plupart des techniques et produits massivement utilisés aujourd’hui comme la distribution d’électricité et d’eau, la voiture, les autres moyens de transports, le téléphone, la TV, l’ordinateur, Internet, les médicaments et plus généralement les techniques dans les domaines de l’écologie, de l’énergie, des bâtiments et des infrastructures. Beaucoup d’autres professions, souvent bien mieux rémunérées, comme les chefs d’entreprise, managers, avocats, juristes, brasseurs d’affaires et financiers, n’ont du travail que parce que des ingénieurs ont conçu et fabriqué tous ces produits.

Ainsi, le nombre d’ingénieurs diplômés diminue chaque année, et ceci mondialement. Aux Etats-Unis, une étude récente donne le chiffre de 750 ingénieurs diplômés par an pour un million d’habitants. En Chine c’est aujourd’hui moins (500), en Inde aussi (200), mais ces chiffres croissent dans ces pays. Le nombre de femmes ingénieures est depuis longtemps très bas, 20% aux Etats-Unis, 17% en France, 10% au Japon, encore moins en Suisse et, à nouveau, seules l’Inde et la Chine font significativement mieux (environ 37%). Sur le plan mondial, il n’y a que 12% de femmes qui obtiennent une licence ou un «bachelor» d’ingénieurs électriciens, et 9% en informatique. Il y a 25% de femmes dans les écoles d’ingénieurs en France et 26% d’étudiantes en sciences techniques en Suisse (catégorie plus large que «ingénieur»), une consolation face à la baisse globale du nombre d’ingénieurs chaque année.

Dans une grande conférence sur les circuits électroniques, John Cohn, d’IBM, en expliquait les causes. Selon lui, il y a un problème d’image, de communication et de décalage entre ce qu’est réellement la profession d’ingénieur et ce qui est perçu par le public. Ce dernier pense que c’est une profession pour matheux, difficile, trop abstraite, pas forcément bien rémunérée, pas pour les filles et difficilement compatible avec les représentations de la féminité. Les ingénieurs sont aussi vus comme des gens forts en technique mais peu sensibles aux problèmes sociaux et relationnels, de santé, de protection de l’environnement et de qualité de vie. Dans une grande enquête portant sur 40 000 étudiants de 35 pays, on demandait si les ingénieurs contribuaient à la protection de l’environnement (83% de non), à la qualité de vie (78% de non), s’ils étaient sensibles aux aspects sociaux (72% de non) et s’ils contribuaient à sauver des vies (86% de non).

De plus, nous avons encore un lourd héritage à assumer, car ce sont des ingénieurs qui ont inventé des armes terrifiantes, le nucléaire, etc. Et il y a encore aujourd’hui des ingénieurs qui poussent le nucléaire, qui prônent le tout à la voiture, qui ne veulent pas voir les changements climatiques, etc.

Néanmoins, pour l’immense majorité des ingénieurs d’aujourd’hui, que cette image des ingénieurs est fausse! D’une part, elle ignore tout de la créativité des ingénieurs, du réel plaisir d’inventer de nouvelles choses et de les faire fonctionner, du travail en équipe et des relations avec les autres. D’autre part, les contributions des ingénieurs à ces domaines sont indéniables: que de techniques, de machines, d’appareils, de procédés, de médicaments n’ont pas été inventés par les ingénieurs pour sauver des vies, améliorer la protection de l’environnement et contribuer à une meilleure qualité de vie pour des personnes défavorisées, handicapées ou très âgées!

Les ingénieurs ne sont pas reconnus pour ce qu’ils font. Il y a donc un grand problème de communication, et celui-ci est de notre responsabilité à nous les ingénieurs. Nous n’arrivons pas à expliquer ce que nous faisons et l’impact que cela a sur la société, et ce ni aux garçons et encore moins aux filles. Ce décalage entre la perception de la profession d’ingénieur et les aspirations de notre jeunesse à des professions valorisantes et importantes pour la société et la survie de la planète (ceci étant particulièrement vrai pour les filles) explique en bonne partie pourquoi nous avons de moins en moins d’ingénieurs dans nos écoles.

Alors que faire? Attendre qu’il n’y en ait plus? Et renoncer à toute innovation en appareils médicaux, énergies alternatives, appareils de communication et systèmes environnementaux? Ou chercher à transmettre au public et aux jeunes toute la passion (pas seulement les maths et la physique) que les ingénieurs mettent dans ce qu’ils font. Soit transformer des rêves en réalité, remodeler le monde pour en faire un monde meilleur, ouvrir des portes qui vont de l’humanitaire à l’international. Il y a aussi la mobilisation pour des causes jugées très importantes par le public et les jeunes comme les changements climatiques. Si les ingénieurs étaient perçus comme ceux qui peuvent apporter des solutions (et ils le peuvent: voir les énergies renouvelables, les transports, l’environnement), il y aurait certainement un retournement de situation et davantage d’étudiants et étudiantes dans nos écoles d’ingénieurs. Cela est déjà observé dans des programmes d’ingénieurs en environnement et énergie où il y a en proportion bien plus de filles.

Voilà le message que nous devons faire passer. Nous devons faire envie aux jeunes. Et convaincre aussi les parents, les enseignants et les copains pour que ceux-ci ne véhiculent plus une fausse image de cette profession! Néanmoins, nous avons de sérieux efforts à fournir pour aller parler de notre profession à des jeunes de 12 à 15 ans, n’ayant pas encore choisi de profession, et de parvenir à leur faire envie!

La profession d’ingénieur souffre d’un déficit d’image: elle serait difficile, abstraite, mal payée, peu féminine…