Des milliers d’agriculteurs qui dressent des barrages aux quatre coins du pays pour un coût de 30 millions de francs par jour. Un gouvernement qui n’est pas prêt à faire des concessions aux paysans de peur d’ouvrir la boîte de Pandore des revendications. L’Union européenne qui soupçonne la Grèce d’avoir subventionné illégalement ses paysans. Le malaise agricole grec est profond.

Petites exploitations

L’agriculture grecque est en crise, pour ne pas avoir su s’adapter à un marché agricole mondial très compétitif. Un exemple? L’huile d’olive grecque est en partie exportée en Italie, où elle est mélangée avant d’être exportée sous un label italien. Représentant 2,8% du PIB, le secteur agricole est devenu marginal en ­termes de production de richesses. Sur les 678 000 exploitations que compte le pays, 576 000 n’offrent du travail qu’à une seule personne. La taille moyenne des domaines ne dépasse pas 5,5 hectares et 70% des surfaces cultivables se situent en terrain difficile. La plupart des paysans grecs sont contraints de se trouver des emplois d’appoint. Un tiers des agriculteurs a plus de 65 ans.

Professeur de sociologie rurale à l’Agricultural University of Athens, Charalambos Kasimis critique la manière dont les politiques ont géré le dossier agricole au cours des dernières décennies. Selon l’universitaire, la Grèce a raté trois occasions de moderniser son agriculture. Dans les années 1920, quand près d’un million de réfugiés vinrent en Grèce, le pays entreprit une vaste réforme agricole. «Mais on a jugé plus important de préférer l’égalitarisme à la rationalité économique», s’étonne-t-il. Dans les années 1960, les autorités n’ont pas incité le monde rural à se moderniser. Sous l’effet de la misère, puis de la dictature, des centaines de milliers de jeunes ont quitté les campagnes pour émigrer en Australie, aux Etats-Unis, au Canada et en Allemagne. Les agriculteurs qui restèrent ne survécurent que grâce à l’argent de la diaspora (estimée aujourd’hui à 7 millions de personnes). Enfin, «la Grèce n’a pas profité des subventions de Bruxelles pour restructurer le secteur. Nous sommes dans une impasse.»

Mémoire rurale

Même si les partis politiques voient dans la jacquerie un caprice d’agriculteurs longtemps abreuvés par les subventions, Charalambos Kasimis fait une analyse différente. «Il n’y a pas que des agriculteurs en quête de subventions dans la rue, il y a aussi des jeunes paysans modernes, dynamiques, qui attendent que le pouvoir politique leur donne enfin un cadre propice à une agriculture du XXIe siècle. C’est très positif et, fait nouveau, ces jeunes agriculteurs sont indépendants des partis.» Ils bénéficient d’une oreille attentive de la population, car «il ne faut pas oublier que mêmes les Athéniens ont conservé une mémoire rurale. Athènes est devenue une grande ville dans les années 1960. Si on remonte d’une génération dans le temps, ses habitants étaient des paysans», précise l’universitaire.

Un phénomène massif a fortement influencé le secteur agricole: l’immigration. Avec l’effondrement du bloc soviétique, près d’un million d’immigrés sur une population de 11 millions ont débarqué d’Albanie (plus de 60%), de Bulgarie, de Roumanie. Plus tard, des vagues migratoires viendront d’Afghanistan, d’Inde et du Pakistan. De pays d’émigration, la Grèce est devenue, malgré un fort taux de chômage, un pays d’immigration. Jeunes pour la plupart, les immigrés travaillent surtout dans l’agriculture, mais aussi dans la construction et le tourisme. Travailleurs payés à la tâche, ils ont permis de baisser les coûts de production. Une forme de cadeau empoisonné, car ils ont malgré eux contribué à masquer la crise structurelle du secteur agricole.

Le rôle des immigrés

Fait remarquable: les frictions sociales ont été globalement marginales, malgré les différences culturelles et religieuses des immigrés. Les Grecs manifestant un rejet social des travaux agricoles mal payés, les immigrés sont relativement bien perçus. D’autant que leur apport ne se limite pas à l’agriculture. «Ils ont un rôle multifonctionnel, poursuit Charalambos Kasimis. Ils remplissent aussi des tâches domestiques.

Ce faisant, ils se substituent à l’Etat social pour venir en aide aux familles grecques dont les deux conjoints travaillent. Ils comblent enfin les trous de la démographie. Dans certains villages du nord de la Grèce, ils ont permis la réouverture d’une école.» Le directeur du quotidien Kathimerini, Alexis Papahelas, nuance le tableau: dans des quartiers comme Omonia («concorde» en grec), des ghettos se sont formés. Il prédit des dérapages dans les discussions autour du projet de régularisation des immigrés de deuxième génération proposé par le gouvernement: «On risque d’assister à un débat sur l’identité nationale et de passer à côté des vrais enjeux liés à la régularisation.»