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«La seule chose qui compte, c’est de vivre en accord avec ses émotions»

Entretien avec Reinhold Messner, alpiniste de légende, aventurier de l’extrême et chef d’entreprise culturelle

«La seule chose qui compte, c’est

Le Temps: Reinhold Messner, vous aurez 70 ans dans un mois. Est-ce un cap important dans votre vie?

Reinhold Messner: 70 ans, c’est juste un chiffre. Vous savez, j’ai conscience de vieillir depuis plusieurs années. Je suis moins résistant, moins agile, moins fort. Naturellement, mes intérêts ont changé avec l’âge. Tous les dix ou quinze ans, j’ai donné une nouvelle orientation à ma vie. Le dernier virage, en 2000, c’était celui de mon musée dédié à la montagne. Je l’ai conçu comme une mosaïque éclatée sur six sites ici au Tyrol du Sud. Je montre tout ce que j’aime: la montagne comme terrain d’aventure, de vie et de rencontre. Je suis content d’arriver au terme du projet. C’était une épreuve passionnante, mon quinzième «8000»! Je suis mûr pour passer à autre chose. Mon prochain défi me conduira peut-être un jour aux Diablerets pour le Festival du film de montagne. Je veux en effet me consacrer ces prochaines années au cinéma, comme producteur et régisseur.

– Vous travaillez à un film?

– C’est trop tôt pour donner des détails. Je trouve que les films de montagne sont souvent décevants du point de vue artistique. Filmer comment on gravit une montagne, ça ne m’intéresse pas. Je voudrais réaliser une œuvre documentaire qui raconte une histoire humaine. Au départ il y a une aventure en montagne, qui s’est effectivement déroulée et que je peux documenter; elle est enrichie d’une histoire universelle qui transmet des émotions et touche tout le monde. J’ai plusieurs idées en tête. Je vais chercher le financement. Si je le trouve, je ferai le film.

– Vous avez gravi les plus hauts sommets de la Terre, exploré les contrées les plus hostiles. Existe-t-il une «terra incognita» qui fait encore rêver Reinhold Messner?

– Il y a bien quelques lieux reculés que je pourrais avoir la chance de découvrir si je m’en donnais le temps. Mais mon intérêt pour l’exploration est devenu avant tout historique, culturel et émotionnel. Je ne cherche plus à dépasser mes limites. Je ne peux pas répéter ce que j’ai réalisé plus jeune.

– Le chanteur Jacques Brel soupirait: «Mourir, ce n’est rien, mais vieillir…» Etes-vous effrayé par la perspective de perdre un jour votre autonomie?

– Vieillir est un processus difficile. Il le sera spécialement pour moi qui me suis accompli dans un engagement physique et moral extrême. Pour le moment, je suis en bonne santé. Le plus important, c’est de trouver de nouveaux projets adaptés à son âge. J’ai toujours de nouvelles idées et je me démène pour les concrétiser.

– Comment restez-vous «fit»?

– Je ne fais plus vraiment de sport. Je vais un peu en montagne pour le plaisir. Je fais encore de l’escalade avec mon fils Simon; c’est lui qui grimpe en tête et s’impatiente de ma lenteur et de ma maladresse. Je participe à quelques expéditions sur des sommets de 5000 à 6000 mètres, mais avec l’âge je n’ai plus envie de dormir sous tente. En revanche, je suis plus actif que jamais avec des projets culturels et sociaux. J’ai un agenda chargé et je profite de tout car je sais que dans dix ans, cela ne sera plus possible.

– Vous avez tutoyé la mort de si près pendant tant d’années. Comment aimeriez-vous mourir?

– Je ne me pose jamais cette question. La mort peut survenir d’une seconde à l’autre, comme pour mon frère Günther au Nanga Parbat. Cela peut m’arriver aujourd’hui si je reçois une pierre sur la tête en grimpant. Personne n’est à l’abri d’un brusque arrêt cérébral ou d’une maladie incurable. Je ne dis pas que je préfère l’un ou l’autre scénario. Ce n’est pas un sujet. Pour moi, la mort, à la fin, c’est toujours une libération, l’ouverture sur un autre espace et une autre temporalité.

– Dans vos musées, vous exposez des bouddhas, vous thématisez la dimension religieuse ou sacrée conférée par l’homme aux montagnes. Avec l’âge, êtes-vous devenu religieux?

– Je suis convaincu que tous les dieux sont des fabrications humaines; toutes les religions monothéistes ont été forgées par les hommes qui, à un moment donné, ont eu besoin d’exercer un pouvoir sur la communauté. Mais je ne suis pas athée. Je suis possibiliste. Je laisse Dieu en suspens: je ne l’exclus pas de ma vision du monde, mais je ne l’inclus pas non plus. Nous, les humains, nous sommes capables de voir, sentir, éprouver, vérifier. Mais peut-être existe-t-il une dimension supérieure qui nous échappe. J’admire Milarepa, le poète tibétain devenu un maître du bouddhisme. Selon la légende, il s’est retiré pendant des années dans les plus hautes montagnes, vivant dans le dénuement le plus total et trouvant dans le silence de la nature la quiétude intérieure. Il est le dieu culturel des Tibétains comme Goethe pourrait être celui des Allemands ou Dante celui des Italiens. Il est mon philosophe préféré, mais je ne suis pas pour autant devenu bouddhiste.

– L’alpinisme continue d’évoluer. Quels exploits suscitent votre admiration?

– Je suis un observateur attentif, mais je ne dis pas ce qui est bien ou mauvais. En alpinisme, ma philosophie du renoncement – se libérer des moyens techniques artificiels – ne s’est pas imposée. L’alpinisme est devenu un bien de consommation. On réserve l’ascension de l’Everest comme un séjour à Majorque, pension complète et assistance comprise. Les authentiques exploits marqués du sceau de l’aventure sont rares. En escalade, en revanche, les limites sont sans cesse repoussées à un rythme que je n’ai pas anticipé. Une nouvelle génération de grimpeurs – par exemple les frères allemands Alexander et Thomas Huber, l’Autrichien David Lama ou l’Américain Alex Honnold – réalisent des exploits que je n’ai jamais crus possibles à mon époque. Ils allient vitesse, difficulté extrême et exposition maximale en osant parfois le solo intégral, sans baudrier. Je suis plus qu’admiratif devant leur audace et leurs performances. Alex Honnold était chez moi en juin, il m’a épaté. Il grimpe en regardant ailleurs, comme s’il était autiste. Il se lance des défis affolants mais il semble si sûr de lui que je ne doute pas une seconde qu’il peut réussir; il est un génie de l’escalade.

– Le solo intégral, est-ce une voie défendable?

– Jamais vous n’entendrez de moi un jugement moral. Il est hors de question de trancher si c’est bien ou mauvais. On m’a traité de fou quand je voulais gravir l’Everest sans oxygène, puis en solitaire. J’ai brisé des tabous en prouvant que ce qui passait pour impossible était possible. En escalade ou en alpinisme, le seul enjeu est toujours le même: ça passe ou ça ne passe pas. Les grimpeurs qui osent le solo intégral exercent leur liberté, ils prennent leurs responsabilités dans ce qui constitue une quête personnelle, sportive, éthique et esthétique. La seule chose qui compte, c’est de vivre en accord avec ses émotions.

– L’aventure découle-t-elle forcément de la surexposition au risque d’une chute fatale?

– J’ai compris au fil des expéditions que le retour vers les hommes est la clé de toutes les aventures. Comme alpiniste et aventurier, je me plaçais délibérément dans des situations qui me mettaient en danger de mort, avec la ferme intention de revenir vers le nid sécurisé du monde civilisé.

Dans l’histoire de l’alpinisme, où situez-vous l’exploit du Suisse Ueli Steck qui a gravi la face sud de l’Annapurna en solitaire, en 28 heures aller-retour, une première (octobre 2013)?

– Ueli est un alpiniste remarquable, un des meilleurs de sa génération. Il est sans doute imbattable dans les grandes faces en terrain alpin ou himalayen. Ses ascensions ultrarapides se situent à la croisée de deux expériences: le sport et l’aventure. La dimension sportive prédomine en ce sens qu’Ueli ne peut s’engager et réussir que s’il rencontre des conditions optimales. Il est dépendant d’informations météos précises et fiables qui réduisent le risque d’exposition aux situations dangereuses comme les tempêtes, avec la neige et le brouillard. L’accès à cette information sert l’exploit sportif mais réduit le caractère aventureux de l’ascension. Je n’ai jamais fait de speed climbing. Autrefois on n’avait ni téléphone satellitaire, ni Wi-Fi au camp de base, donc pas de bulletin météo. On ne savait jamais combien de temps on serait exposé dans la face et dans quelles conditions.

– Si vous aviez 30 ans de moins, aimeriez-vous rivaliser avec les nouveaux cracks de l’escalade?

J’ai été un excellent grimpeur pour mon époque, j’ai ouvert des voies de très haut niveau. Mais je n’ai jamais eu le génie de Honnold et je serais largué. Aujourd’hui il y a cent fois plus de grimpeurs qu’autrefois. 90% des grimpeurs s’entraînent en salle, ce que je trouve super. L’émulation est bien plus grande .

– La technologie révolutionne-t-elle encore l’alpinisme?

– Bien sûr, le matériel est toujours plus léger et plus performant. Mais l’innovation décisive de ces vingt dernières années, c’est la communication. On peut téléphoner absolument de partout, c’est une grande différence. L’autre innovation de rupture, c’est la chimie. En Himalaya, presque tous ceux qui convoitent un 8000 ont des produits avec eux. Les téléphones satellitaires existent, les produits dopants sont disponibles, il n’y aura pas de retour en arrière.

– Que pensez-vous du «base jumping», cette discipline du parachutisme qui consiste à sauter et voler directement depuis un sommet. Le premier vol depuis le Cervin a été réussi ce printemps.

– Ce sport réunit la peur et la passion, deux ingrédients de l’alpinisme classique. Mais il ajoute le fun comme critère apparemment dominant. C’est dans l’air du temps: la recherche du plaisir avant tout, la dimension ludique, avec une grosse prise de risque à l’envol.

Vous avez publié une septantaine de livres, vous êtes ­conférencier pour le grand public et les managers, le Messner Mountain Museum est un autre moyen de vous adresser au public. D’où vous vient cette passion de la transmission?

– Je sais raconter des histoires devant un public et j’y trouve toujours du plaisir. Ma pensée s’exprime vite à l’oral. J’ai appris ce qui captive les gens. Il faut leur transmettre des émotions, leur faire partager une expérience. Je me vois comme un conteur, un storyteller. Je ne fais plus des shows avec une orgie d’images et de décibels. Aujourd’hui, j’utilise peu d’images et pas les plus spectaculaires; elles ne sont qu’un support à mon récit qui vise à embarquer le public. Les gens doivent se sentir au cœur de l’action, avec moi ou à ma place.

– L’ambition de laisser une trace à la postérité est-elle le moteur principal de la démarche de créer ces musées?

– L’idée m’est venue au fil de mes pérégrinations. Il ne s’agit pas d’un musée au sens classique du terme. C’est davantage un espace de rencontres et de contemplation, dans lequel on peut comprendre ce que signifient les montagnes pour nous les hommes. Je m’oriente toujours plus vers la culture. Mes meilleurs amis sont aujourd’hui des artistes. Ce sont les œuvres d’art qui expriment le mieux la montagne: dans une peinture, il y a plus de densité que dans une photographie. Ce vers quoi je tends, ce que je veux montrer avec le musée, c’est la montagne enchantée; la montagne siège des émotions et qui parle aux hommes.

– Il n’y a pas un musée, mais six; tous sont hébergés dans des lieux remarquables. La radicalité de la démarche frappe: c’est le fil rouge de votre vie?

– Ce que je fais, je le fais à fond, comme un possédé. Sans l’obsession, sans cette capacité de plonger corps et âme dans un projet dont on est amoureux, ça ne marche pas. C’est de là que je tire mon énergie. Le musée, c’est mon idée, j’y ai investi quelques millions et j’ai trouvé des mécènes. J’ai vaincu les résistances régionales qui étaient vives. Pour tourner, nous avons besoin de 200 000 visiteurs par an et nous y sommes presque.

– Vous avez proclamé un jour: «Je suis le Roi-Soleil!» En vous voyant rayonner dans l’enceinte du musée Firmian, je me dis que l’image est plus appropriée que jamais…

– En engageant ma réputation, en prenant des risques économiques, en réalisant exactement ce que j’aime et ce que je veux, en exerçant ma pleine liberté, je suis calme et serein. Je suis un homme heureux, c’est tout ce qui m’importe.

de vivre en accord avec ses émotions»

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