Sheena, 28 ans, l’ascenseur social

La mobilité sociale en Grande-Bretagne, une figure de rhétorique? A la Carlyle Avenue, dans la petite ville d’Aylesbury, dans le Buckinghamshire, Sheena Munraknah, 28 ans, prouve que même dans un pays miné par la plus grave crise économique depuis des décennies, il est possible de grimper l’échelle sociale. Fille d’immigrés mauriciens, elle est née et a grandi en Angleterre. En janvier dernier, elle fut reçue à la prestigieuse Law Society de Londres, auguste institution octroyant l’accès au barreau britannique.

Dans le salon des Munraknah, les murs sont couverts de photos de Sheena, Rishi et Mira portant la toque et la toge des diplômés du baccalauréat ou de l’université. La mère de Sheena, Anjanee Devi, se souvient avec émotion de la journée passée à Chancery Lane à Londres: «L’accès de Sheena au barreau, c’est la récompense d’années d’efforts, d’avoir misé sur l’éducation de nos enfants. Car nous avons beaucoup travaillé. Parmanand [le père] travaillait la journée à l’hôpital, j’en faisais de même de 20 h 30 à 7 h du matin comme infirmière. Nous n’avions pas de baby-sitter et comme nous avions les deux un emploi, nous n’avons pas eu droit à des bourses d’études. A nos enfants, nous avons toujours dit de faire mieux que nous. Pour eux, le régime était donc clair. Temps de télévision limité pour en consacrer davantage aux livres et aux études.» L’importance que les Mun­raknah accordent à la formation de leurs enfants ne leur a pas valu que des éloges. Certains amis ont tout à coup rechigné à les saluer.

Les trois enfants sont allés dans les meilleures écoles publiques du coin, les grammar schools. Sheena se souvient. Avec une autre étudiante noire, elle était la seule fille de couleur de la classe. Les parents des élèves étaient généralement très aisés. Puis études à l’alma mater de Bristol avant d’accéder à la prestigieuse Université d’Oxford. Elle a gravi les échelons de la carrière juridique pour aujourd’hui travailler dans l’une des études les plus réputées d’Aylesbury, Wilkins, fondée à la fin du XIXe siècle. Spécialiste du droit de la famille, elle prend le pouls quotidien de l’état social du pays. 80% des dossiers qu’elle traite sont des personnes bénéficiant de l’aide de l’Etat et la plupart sont des Anglais blancs au bas de l’échelle sociale. «Je réalise dans mon travail ce que signifie le mot classe sociale, analyse la jeune avocate. Il est vrai qu’en Grande-Bretagne, il est très facile d’être à l’assistance sociale. Le problème, c’est d’en sortir.»

Sheena, qui dit être liée à l’île Maurice par son identité ethnique, mais qui se revendique pleinement d’une identité culturelle britannique, a dès son jeune âge pris conscience de l’importance fondamentale de l’éducation. Forte de ce bagage éducatif, aucune barrière ne semble se dresser devant elle. Un jour ministre? «Rien n’est ­impossible, déclare-t-elle avec aplomb et sans complexe en regardant Gordon Brown et son épouse Sarah à la télévision entrer au 10 Downing Street. Mais rien n’est acquis. Il faut se battre pour obtenir ce qu’on veut.»

Méritocratie académique

L’éducation: l’Université d’Oxford en a fait une marque de fabrique. Les 38 collèges qui forment l’université dégagent une impression d’exclusivité. Les magnifiques pelouses qui entourent de vieux édifices, laissent un sentiment de perfection, presque inaccessible. Elles sont d’ailleurs interdites d’accès. Porte-parole de l’établissement, Ruth Collier ne s’en cache pas: «Nous avons 20 000 étudiants, 11 000 pour le bachelor, dont 85% de Britanniques. Notre système est loin d’être réservé aux couches supérieures. Nous souhaitons simplement attirer les meilleurs cerveaux selon le principe de pure méritocratie académique.» Sur un banc du prestigieux St John’s College, Willam Kelley, 21 ans, étudiant en histoire de deuxième année, a grandi à Londres. Sa sœur a étudié à Cambridge et ses parents dans une école d’art. A ses yeux, «les groupes sociaux sont perméables ici à Oxford. Faire partie de l’un ou l’autre ne requiert pas un revenu minimum ou un pedigree familial particulier. Il est plus important d’avoir les bonnes attitudes et valeurs.» William Kelley estime que l’endroit «donne une fausse image de la société anglaise», même si 25 premiers ministres britanniques ont été des diplômés d’Oxford. John Major et Gordon Brown sont l’exception qui confirme la règle. Parmi les candidats au 10 Downing Street, hormis David Cameron, le leader libéral-démocrate Nick Clegg est aussi passé par l’illustre université. «Ne parler que de classe est une manière simpliste de prendre en compte une réalité sociale infiniment complexe, nuance William Kelley qui pense que le vrai facteur de classe, c’est la manière de s’exprimer.»

Stefan Baskerville, 23 ans, tranche avec l’image figée qu’on peut avoir de l’institution. Diplômé l’an dernier de science politique, philosophie et économie, il préside le syndicat des étudiants d’Oxford. Le jeune homme est enjoué et mu par un idéal qu’il croit possible. Issu d’une famille plutôt de gauche, il a grandi à Brixton, est allé dans l’école primaire de Sudbourne qui «ressemblait à l’ONU» tant les élèves étaient d’origines diverses. Stefan Baskerville souhaite commencer à travailler cet automne pour London Citizens, une œuvre d’entraide versée dans l’organisation communautaire. «Saul Alinsky, le père américain de l’organisation communautaire, m’a interpellé.» Comme Hillary Clinton, il a fait sa thèse de bachelor sur ce sujet. Et comme Barack Obama, qui fut animé par l’esprit Alinsky dans les banlieues de Chicago, il espère «changer le monde».