Femmes du vin (6/6)

Les sœurs Perey, la jeunesse et le culot

Solange et Lucie Perey n’ont pas froid aux yeux. Lorsque Philippe Martin leur a proposé de reprendre le Domaine des Abbesses à Echandens (VD), elles ont sauté sur l’occasion. Un pari courageux

Solange et Lucie Perey, âgées respectivement de 24 et 22 ans, font partie de cette génération de jeunes femmes pour lesquelles les métiers de la vigne vont de soi. Michel Perey a pourtant bien essayé de dissuader sa fille Solange de se lancer dans cette voie. «Ce n’est pas un métier pour les filles», a-t-il dit. Une réaction dont Solange n’a pas tenu compte.

Née dans une famille où l’on est vigneron de génération en génération, elle n’avait tout simplement pas envisagé un autre métier. Et, depuis le temps qu’elle aidait son père sur le domaine familial, elle avait pu constater d’elle-même qu’il n’y avait aucune activité qu’elle ne sût faire. Y compris celles qui demandaient de la force physique. Une femme était capable de faire aussi bien qu’un homme. Solange a réussi à vaincre les résistances paternelles. Sans véritable difficulté. Lorsque Lucie décida à son tour de devenir vigneronne, son père n’avait plus d’objections.

Depuis le début de l’année, Solange et Lucie sont associées à la tête du Domaine des Abbesses à Echandens (VD). Philippe Martin, le propriétaire de cette exploitation réputée dans la région, cherchait une personne de confiance à qui la louer. Il en a trouvé deux. Solange et Lucie n’avaient pas la possibilité de continuer à travailler sur le domaine familial de la Balle à Vufflens-le-Château, trop petit. Lorsque Philippe Martin leur a fait sa proposition l’année passée, elles n’ont donc pas trop hésité. «C’était une occasion qu’on ne pouvait pas rater», disent-elles en chœur. Le duo a signé pour quinze ans au Domaine des Abbesses.

Dans la région, la reprise de l’exploitation par les deux sœurs a fait sensation. Car il est rare que deux femmes aussi jeunes, sans grande expérience, se mettent à leur compte dans le monde du vin. Du culot, il en fallait. Mais leur formation est solide, elles ont travaillé avec leur père, et sont bien entourées. L’avenir dira si elles ont du talent. Elles doivent faire leurs preuves, mais la rumeur leur est cependant favorable.

Le partage des tâches s’est fait très naturellement. Solange a toujours aimé la vinification, et Lucie la viticulture. Mais les deux sœurs n’aiment pas forcément les mêmes vins, ni les mêmes cépages. L’histoire de leur collaboration sera donc faite de compromis. Lucie apprécie les vins tanniques et marqués par le bois. Solange, non. Solange voulait planter du merlot pour améliorer les vins d’assemblage rouges. Lucie estimait que ce cépage n’avait pas sa place sur le domaine, mais elle a cédé aux arguments de sa sœur. En contrepartie, elle a choisi de planter de l’altesse, un cépage blanc coup de cœur. Solange aurait préféré du gewurztraminer, du viognier ou du muscat.

Le chasselas est roi au Domaine des Abbesses, puisqu’il représente 70% de la surface cultivée. Le pinot noir, le gamay, le servagnin, le gamaret et le garanoir y ont aussi leur place. Outre le merlot et l’altesse, les deux sœurs ont également décidé de planter du mara, le dernier-né des cépages rouges d’Agroscope Changins-Wädenswil.

Prudentes, les deux sœurs ne veulent pas tout chambouler. Elles invoquent souvent le respect de la tradition. Pour le moment il s’agit de faire au moins «aussi bien» que Philippe Martin. Pourtant, elles ont tout de même déjà procédé à quelques ajustements, histoire de marquer leur territoire. Les vins porteront une nouvelle étiquette, dessinée par un graphiste. Les rendements des vignes seront diminués. La vente du vin sera professionnalisée, avec un nouvel espace pour accueillir les clients. Quant à la vinification, Solange n’a pas encore pris de décision. Elle attend la première vendange. Mais elle rêve déjà de faire un gamaret pur et un chasselas haut de gamme.

Autour d’elles, les deux sœurs perçoivent de la curiosité. Mais pas vraiment de perplexité. «Nous ne sommes pas des inconnues dans la région. Nous sommes issues d’une famille de vignerons, ça aide.» Et puis, «c’est un argument marketing d’être une femme dans le monde du vin», constate Lucie. Elles sont très sûres d’une chose: qu’elles se marient, qu’elles aient des enfants, elles ne cesseront pas de travailler sur le domaine. «On ne s’engage pas à si long terme pour arrêter un jour.»

A l’aube de leur premier millésime, elles se montrent quelque peu inquiètes. C’est qu’elles ont investi beaucoup de temps, d’argent et d’énergie dans l’aventure. Aussi, quand la grêle a frappé une partie des vignes au mois de juillet, Lucie s’est-elle fait un sang d’encre, avant d’admettre que les dégâts étaient limités. «Vous comprenez, c’est vraiment l’année où tout doit bien se passer.»

Au bénéfice d’un prêt de Prométerre, l’association vaudoise de promotion des métiers de la terre, elles estiment ne pas avoir le droit à l’erreur. Car elles ont dû s’endetter à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de francs pour le rachat de l’équipement, la location des vignes et des bâtiments, et quelques autres investissements. Une somme remboursable en dix ans.

Le défi? Garder les anciens clients du domaine, auxquels elles ont été présentées par Philippe Martin, et attirer une clientèle plus jeune. Affaire à suivre, donc.

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