«Compte tenu des conditions difficiles que traverse le pays, le président Mohammed Hosni Moubarak a décidé d’abandonner le poste de président de la république et chargé le Conseil suprême des forces armées de gérer les affaires du pays.» Il était 18 heures et trois minutes vendredi quand le vice-président Omar Souleimane, le visage défait et le ton grave, a mis fin par cette brève déclaration à dix-huit jours de soulèvement populaire et trente ans de règne sans partage d’Hosni Moubarak.

Une annonce immédiatement saluée par une explosion de joie sur la place Tahrir, au centre du Caire, où des dizaines de milliers de manifestants étaient encore réunis pour exiger le départ du raïs au terme d’une nouvelle grande journée de mobilisation. Concerts de klaxons, feux d’artifice, coups de feu en l’air et scènes de liesse se sont propagés à vitesse grand V dans toute l’Egypte. «On a gagné, on a gagné!» ont chanté les Egyptiens. «Le peuple a renversé le régime, le peuple et l’armée ne font qu’un!»

Le président égyptien, qui s’était envolé peu auparavant avec sa famille à destination de la station balnéaire de Charm el-Cheikh, où il a une résidence, a donc fini par céder à la pression de la rue après avoir passé près de trente ans au pouvoir. Mais aussi à celle de l’armée, qui refusait depuis son intervention le 29 janvier de tirer contre la population et qui, après avoir tenté de ménager à Hosni Moubarak une sortie «par le haut», a fini par faire pencher la balance, avec ce qui s’apparente de facto à un coup d’Etat militaire.

«On savait que l’armée serait de notre côté», pleure à chaudes larmes Nada, une jeune avocate qui a participé à toutes les manifestations depuis le 25 janvier. «Le peuple égyptien a retrouvé sa fierté et sa dignité», s’enthousiasme de son côté Hussein, un fonctionnaire du Ministère de l’irrigation qui campait depuis cinq jours sur la place Tahrir. «Nous sommes enfin libres, nous allons enfin pouvoir prendre notre destin en main.»

Jeudi soir, dans son troisième discours télévisé depuis le début du soulèvement populaire, Hosni Moubarak avait abattu sa dernière carte en annonçant le transfert d’une partie de ses pouvoirs au vice-président Omar Souleimane, seul moyen d’assurer une transition conforme à la légalité constitutionnelle. Mais le rejet massif de cette option par la rue ne laissait plus beaucoup de choix aux généraux.

A l’instant où le Conseil suprême des forces armées s’est substitué au président, l’Egypte a donc basculé dans un régime d’exception. Les militaires vont maintenant assumer directement le pouvoir, seuls ou, peut-être, avec l’appui d’un gouvernement d’union nationale, comme l’a proposé par exemple l’opposant Mohamed ElBaradei. Une période transitoire que les manifestants, qui demandaient depuis deux semaines à l’armée d’intervenir, espèrent la plus courte possible.

«La vie reprend pour nous», a déjà commenté l’opposant Mohamed ElBaradei, parlant du «plus beau jour» de sa vie. Les militaires ont promis hier soir de «ne pas se substituer à la volonté du peuple», dont ils ont salué les «martyrs de la liberté». Dans la journée, ils s’étaient déjà engagés à mener les réformes promises par le régime, dont la tenue d’élections «libres et transparentes» et la levée de l’état d’urgence «dès que la situation sécuritaire le permettra». Rien ne garantit pourtant que l’armée, qui a fourni tous ses présidents au pays depuis le renversement de la monarchie par les «officiers libres» en 1952, acceptera de rendre aussi facilement le pouvoir aux civils.

Le sort du raïs, qui a émis dans chacun de ses discours le souhait de «mourir sur la terre d’Egypte», devra également être tranché. L’armée a salué hier soir la «contribution» de son ancien commandant en chef à l’histoire de son pays, mais il n’est pas sûr qu’elle puisse exaucer son vœu le plus cher. De nombreuses plaintes devraient en effet être déposées contre le raïs dans les jours qui viennent en Egypte, où la justice a déjà lancé des poursuites contre plusieurs ex-ministres.