Cela faisait trente ans que j’espérais me rendre au Caire. L’occasion ne s’est jamais présentée. Le 28 janvier, quelques heures avant d’embarquer pour l’Egypte, je suis allé voir une vieille tante pour lui demander dans quelle rue, dans quel quartier avaient vécu mes grands-parents et mon père.

«Ils avaient un bel appartement au troisième étage d’un immeuble de la rue Malka Farhida, a-t-elle murmuré. A l’arrière, il donnait sur la rue Adly Pacha et la grande synagogue.» Elle a détourné son regard, embué de larmes. «Quand nous étions petits, nous regardions les jeunes mariées en robe blanche qui s’y rendaient en compagnie de leurs invités.»

La rue Adly Pacha est en plein centre-ville, à quelques centaines de mètres de la place Tahrir où l’opposition égyptienne manifeste depuis plus de quinze jours. Mais cela, je l’ignorais en faisant route vers Le Caire.

Le lendemain, la correspondante de la radio romande Aude Marcovitch et moi-même sommes sortis de notre hôtel – ou plutôt de notre boui-boui dont l’eau chaude avait été coupée – pour prendre le pouls des événements. Il y avait des manifestations partout et la police ne lésinait pas sur les gaz lacrymogènes. Tout le monde toussait, crachait, larmoyait. Des fenêtres, des gens lancaient des oignons – forts efficaces contre le gaz – et des bouteilles d’eau fraîche.

Ballottés par les charges policières et les cortèges inorganisés qui déboulaient de partout, nous nous sommes réfugiés dans la première ruelle venue. C’était un étroit conduit bordé de vieilles aubettes en bois laqué. «C’est bizarre, ça ressemble vraiment au Caire tel que mon père me le décrivait», ai-je dit à Aude en haletant après la course-poursuite que nous venions de vivre. Je me suis alors retourné et la grande synagogue – le grand temple, comme disaient les Juifs d’Egypte en roulant les «r» – se trouvait face à moi.

J’étais sous le choc. Je n’imaginais pas que les retrouvailles avec mes racines familiales se dérouleraient de cette manière, en pleine émeute et à la date anniversaire du décès de mon père. Baptisé «Char hachamaïm» (la porte du ciel), le temple a été renové en 1985 avec l’aide de famille juives genevoises. Ce jour-là, des soldats hargneux en interdisaient l’accès.

Trois jours plus tard, lorsque j’ai été arrêté dans le quartier de Shubra par des partisans de Hosni Moubarak, je revenais d’une dernière visite à la rue Adly Pacha en me disant que j’y emmènerais un jour ma fille. J’ai été frappé, des coups de pied, de poing et sans doute une matraque. L’un des nervis essayait obstinément d’enfoncer son doigt dans mon œil. Puis ils m’ont transféré de caserne en caserne avant de m’envoyer au siège des Moukhabarat (Services secrets).

Là, je me suis demandé si je devais parler de ce passé à mes interrogateurs. Assoiffé et apeuré, j’ai décidé de me taire. Pour ne pas embrouiller une situation qui me semblait déjà complexe et parce que je ne voulais pas être traité comme un Egyptien. C’est-à-dire pour éviter d’être battu, peut-être torturé, au fond d’un cachot nauséabond pendant des semaines.

– Pourquoi avez-vous photographié autant d’immeubles du Caire? m’a demandé le premier enquêteur en tenant mon appareil de photo confisqué.

– Parce que je suis un amateur d’architecture (ce qui est vrai) et que le cœur de cette ville est splendide, lui ai-je répondu.

J’étais debout, les yeux bandés, les mains menottées dans le dos. Ma tête tournait mais tous mes sens étaient en éveil car je craignais un passage à tabac. Quelqu’un – un homme au fort relent de transpiration et aux mains fines – venait de vider mes poches de leur contenu avant de retirer ma ceinture. Mon pantalon allait me tomber sur les genoux et je tentais de gonfler l’estomac pour le retenir.

Je me sentais ridicule. Humilié. «Que diraient ma compagne et ma fille si elles me voyaient», ai-je pensé. J’entendais des agents du Moukhabarat rire tout bas. Un autre aspirait bruyamment le contenu de sa tasse de thé ou de café.

Le premier interrogateur n’a pas cru à mes explications architecturales. Il me parlait sur un ton soupçonneux et méprisant. Mon passeport belge, délivré à Tel-Aviv, l’intriguait beaucoup.

– Parlez-moi plutôt du Mossad et de l’Aman (les Renseignements militaires israéliens), disait-il.

– Je crois que vous en savez plus que moi, ai-je rétorqué. Je frissonnais, affolé à l’idée qu’il puisse vraiment me considérer comme un espion.

– Nous avons tout le temps pour en discuter, a-t-il lâché après un long silence entrecoupé par la sonnerie de son téléphone.

Sa petite phrase m’a glacé. Elle signifiait qu’on me préparait un traitement plus sévère que celui subi jusqu’à présent.

Ce premier interrogatoire s’est arrêté là. Quelle heure était-il? Je n’en savais rien. On m’a forcé à m’agenouiller, avant de m’envoyer dans un autre bureau à l’atmosphère saturée par la fumée de cigarettes.

Celui qui m’a reçu m’a autorisé à m’asseoir. Pour peu, je l’aurais embrassé car me retrouver sur un siège constituait une belle amélioration. Le bandeau noir que l’on venait de resserrer sur mes yeux m’empêchait de voir cet officier. Mais je le sentais plus intelligent que l’autre. Plus propre aussi. Il fleurait l’eau de toilette citronnée.

– Racontez-moi votre carrière professionnelle, a-t-il lâché en frappant sans cesse son bureau avec un objet métallique. Je lui ai déballé ma vie.

Je ne sais pas combien de temps a duré cet entretien. mais c’était long. L’homme a ensuite voulu me faire signer une déclaration en arabe et j’ai refusé. «Je comprends», a-t-il dit avant de donner l’ordre de m’évacuer vers une cellule de deux mètres de long sur un mètre de large. Sur les murs dont la peinture bleu ciel s’écaillait, le pensionnaire précédent avait réalisé des desseins obscènes avec ses excréments.

Il n’y avait ni table, ni lit, ni chaise. Un gardien m’a ordonné de me coucher par terre, ce que j’ai fait en le remerciant docilement en arabe. Dehors, la nuit était tombée et l’on entendait les appels à la prière. Dans les cellules voisines, de de Hosni Moubarak prenaient des coups. J’entendais leurs cris, leurs pleurs. J’étais au plus profond du désespoir.

Toute ma jeunesse a été bercée par les histoires cairotes. A la création de l’Etat d’Israël en 1948, mes grands-parents Isaac et Renée Sarfatti ont dû fuir sans avoir le temps de faire leurs valises. Ils ont trouvé place dans un bateau pour le Brésil, avec deux de leurs enfants. Le troisième, mon père, alors âgé de 18 ans, a sauté dans un bateau pour Marseille, avant de se diriger vers la Belgique.

Mon grand-père était l’un des cadres des Grands magasins Cicurel, un établissement de luxe fréquenté par la haute bourgeoisie francophile, contrairement aux Magasins Sidanoui situés à quelques dizaines de mètres. C’était un homme austère, qui ne tolérait aucune marque d’irrespect. Parfois, des demoiselles de grande ou petite vertu de l’entourage du jeune roi Farouk venaient faire leurs achats chez Cicurel. Mon grand-père, «Nono» comme je l’appelais dans ma tendre enfance sans rien connaître de son passé, veillait à ce qu’elles soient traitées avec les honneurs dus à leur condition de maîtresses royales.

Quand mon grand-père est mort, j’avais 6 ans et j’allais à l’école belge. Tout cela ne m’intéressait pas. Et jusqu’à ce moment, couché dans mon cachot, je croyais avoir tout oublié de ces histoires familiales. Mais les souvenirs ont alors surgi. J’ai revu «Nona», ma grand-mère, préparant les «koubeh» (boulettes enrobées de purée de pomme de terre frite) à l’occasion de son dernier séjour en Europe.

Pour passer le temps, je me suis mis à marcher de long en large en chantant à voix basse. Je ne recevais rien à manger mais, contrairement aux Egyptiens des autres cellules, les gardiens me permettaient de me rendre aux toilettes à la moindre demande.

J’y allais souvent. Non par envie – elles étaient bouchées et puantes – mais pour bénéficier de la lueur blafarde d’un néon et pour me laver les mains. Cela me rassurait. En traversant le quartier cellulaire, je pouvais aussi entendre la télévision du bureau des gardiens. La chaîne satellitaire «Al-Arabiya» évoquait de graves incidents sur la place Tahrir, des morts, des blessés, des tirs à balles réelles.

Tard dans la nuit, un gardien moustachu et claudiquant a ouvert la porte pour m’informer que je serais bientôt libéré. Cette fois, il n’a pas resserré les menottes, parce que mes poignets étaient déjà bleus. Il m’a transféré dans une pièce sans barreaux où mes affaires m’ont été rendues, sauf le téléphone portable et l’appareil photo. «Vous être libre, mais il y a des émeutes en ville. On vous garde encore pour votre sécurité», a-t-il déclaré en faisant un clin d’œil.

J’étais abasourdi. Au fond de ce nouveau local de détention, un homme psalmodiait des sourates du Coran. Il m’a fait comprendre qu’il était Libyen, berbère, et qu’il était enfermé depuis cinq jours avec les mains attachées et un bandeau sur les yeux. Il avait bu autant qu’il le voulait, mais rien mangé et en souffrait.

L’homme était blessé à la jambe. Lorsque le muezzin appelait à la prière, il se contorsionnait afin de pouvoir se prosterner devant Allah. Lui et moi sentions mauvais. Nous restions de chaque côté de la pièce pour ne pas être incommodés par nos propres relents.

Aux premières lueurs de l’aube, un officier des Moukhabarat est venu apporter la valise de mon codétenu. Elle avait été fouillée. Son propriétaire a prétendu qu’on lui avait volé de l’argent, ce que l’officier a nié.

Lorsque nous nous sommes retrouvés seuls, le Libyen s’est précipité sur son bien et en a sorti une pita desséchée qu’il a aussitôt fourrée avec une boîte de «Vache qui rit». Il salivait. Je pensais qu’il n’en ferait qu’une bouchée mais il a rampé jusqu’à moi et me l’a tendue. «L’hôte d’un bon musulman ne doit jamais avoir faim», a-t-il dit en souriant. A ce moment-là, les larmes me sont montées aux yeux. Je me suis dit que dans mon malheur, j’avais eu beaucoup de chance de tomber sur une personne de cette qualité.