Mobilité

Steve Salom, l’atout lémanique d’Uber

La société Uber, considérée comme le Google du transport, étend depuis quelques mois son influence entre Genève et Lausanne. Steve Salom, directeur romand de la start-up californienne, est la cheville ouvrière de cet essor en Suisse occidentale

 

Bon chic, bon genre. Steve Salom est le visage officiel d’Uber. Du moins actuellement, entre Genève et Lausanne. Le jeune dirigeant de 35 ans y incarne la nouvelle mobilité urbaine «made in San Francisco». C’est lui que la start-up californienne, venue bousculer l’ordre établi par les acteurs traditionnels de l’autopartage et du taxi, a choisi pour évangéliser la Suisse occidentale.

Posé derrière sa barbe soigneusement travaillée à fleur de derme, ce croisé des nouvelles technologies livre sans détours ses intentions: «Uber, c’est la compagnie qui aura le plus d’impact dans le monde ces cinq prochaines années.» Voilà pour le décor. Mais au-delà des formules, Steve Salom, né et élevé localement, est un pur produit de l’Arc lémanique. Passé sur les bancs de l’EPFL, car «il voulait faire de bonnes études, sans savoir exactement quel métier choisir, si ce n’est peut-être celui d’entrepreneur ou de mathématicien», confie-t-il, il n’a rien d’un ayatollah des transports.

Ces derniers mois, son attitude exprime même tout le contraire du discours de Travis Kalanick, son employeur en chef et cofondateur d’Uber. Le milliardaire américain est un provocateur dans l’âme. D’une démarche disruptive, il peut parfois basculer vers une posture agressive, déclarant un jour: «Nous sommes dans une véritable bataille politique. Le candidat, c’est Uber, et notre adversaire, c’est un connard nommé taxi.»

Son nouveau fer de lance romand, lui, se dit plus réfléchi. Un calme de nature, à tendance minutieuse. «J’ai une approche arithmétique du terrain», résume, d’un verbe calibré, l’ingénieur de formation. Exemple: dans l’une des salles de son nouveau fief genevois du quartier de Champel, campe un tableau blanc, taille XXL. Assaillie de traces de stylo-feutre effaçable, la surface émaillée chiffre des temps de parcours, dresse des itinéraires théoriques, calcule toutes sortes de retours sur investissements à l’aide de flèches de couleur qui vont vers le haut ou vers le bas.

Signe que, pour Uber à Genève, 2015 est une année pivot. Celle où le défi sera de faire accepter sa présence sur ce marché difficile comme une alternative respectable. Car jamais ailleurs dans le monde la start-up n’a connu pareille résistance face à son modèle d’affaires. Le contexte a valu à Steve Salom une soudaine, pour ne pas dire brutale, publicité médiatique. Notoriété publique qui ne semble d’ailleurs pas susciter chez lui de contrariété particulière.

L’antenne genevoise d’Uber dépend à la fois du siège international (hors Etats-Unis) de la multinationale à Amsterdam et du hub de Paris. Steve Salom, ex-employé de la banque Rothschild à Genève (fonds de placements alternatifs), MBA de l’Insead en poche, est au bénéfice d’une expérience de responsable de l’expansion européenne chez AppDirect, une société américaine à forte croissance active dans le cloud institutionnel. Il ne se souvient plus exactement des circonstances qui l’ont fait basculer du côté de la start-up californienne. Si ce n’est qu’il en avait déjà utilisé les services lors de ses séjours à San Francisco.

A l’origine, la multinationale cherchait un représentant pour Zurich. Ne parlant pas l’allemand, Steve Salom se montre patient. Jusqu’à ce que son actuel employeur lance, via les réseaux sociaux, un processus de recrutement en terres romandes. Avec, pour test, de présenter un plan d’action détaillé pour le démarrage d’Uber dans la Cité de Calvin durant ses 100 premiers jours d’activité.

Engagé en août 2014, l’élu francophone a travaillé à Londres pour la banque d’affaires Morgan Stanley, au service fusions-acquisitions. Bosseur, il se dit habitué à un rythme de travail très soutenu. Raison pour laquelle il est parvenu à mettre en œuvre sa stratégie pour Genève en trois semaines à peine. S’entourant, tout aussi hâtivement, d’une équipe locale de quatre collaborateurs. C’est ainsi qu’a démarré, à Genève en septembre 2014, puis à Lausanne en janvier dernier, le rouleau compresseur de la mobilité individuelle low cost venue des Etats-Unis.

«J’ai mis du temps à trouver ce que je voulais faire dans la vie», confie Steve Salom. Classique, pour un puîné, d’éprouver des difficultés à trouver sa place? Sa sœur aînée est avocate fiscaliste pour l’OCDE. Le benjamin, lui, est salarié du cabinet d’audit Pricewater­houseCoopers. Quant à son père, Jack Salom, également ingénieur EPFL de formation et dont l’«enfant sandwich» fait aujourd’hui la fierté, il est aux commandes du spécialiste du placement de cadres dirigeants Denzler & Partners à Nyon.

Pour Steve Salom, Uber est plus qu’un travail. C’est une mission: révolutionner le trafic, en amenant la population à changer ses habitudes de déplacement. Son employeur aurait trouvé l’algorithme parfait pour y parvenir. En allemand, le préfixe «über» désigne ce qui va au-delà, ce qui dépasse les limites. Dans les nouvelles technologies, l’application de la multinationale californienne veut à peu près dire la même chose.

Mais pour réussir, la marque aujourd’hui assimilée au Google du transport doit, en plus d’affronter des critiques perpétuelles, engager des moyens informatiques et financiers insensés. Pour l’heure, les investisseurs se bousculent afin de financer ses activités. Les levées de fonds sont si spectaculaires que l’entreprise en démarrage est à ce jour valorisée à 41 milliards de dollars, soit autant que la valeur boursière d’Airbus et d’Air Liquide.

Ses principaux soutiens sont par exemple Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, Larry Page, cofondateur de Google, Goldman Sachs ou encore le fonds souverain du Qatar. Tous sont convaincus de la pertinence du modèle Uber, qui ne laisse pourtant filtrer aucun chiffre sur la progression de ses affaires.

C’est à San Francisco, berceau de ces nouvelles technologies appelées à changer nos façons de consommer dans un monde toujours plus connecté, qu’Uber déploie le plus son potentiel. A travers des déclinaisons qui s’enchaînent à un rythme effréné. Aux expériences initiales UberX/Black/Pop/Pool, etc. (mobilité individuelle) s’ajoutent à présent UberCargo et Essentials (transport et livraison d’objets), UberRush (coursier pour professionnels), UberFresh et Uber­Eats (livraison de nourriture).

Malgré les controverses (dernière polémique en date: la vente de centaines de comptes – contenant des données personnelles sensibles telles que des informations bancaires – volés par des cyberpirates) et les décisions de justice qui entachent sa réputation, l’entreprise en démarrage continue de dominer le débat dans presque tous les marchés où elle est actuellement implantée. Aujourd’hui, la galaxie Uber comprend 250 villes, contre une soixantaine il y a un an.

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