obsolescence programmée

Ces stratagèmes pour pousser à la consommation

De plus en plus d’appareils ont une durée de vie limitée, voire fixée par les fabricants. L’obsolescence programmée prend plusieurs formes et concerne tous les produits

A gauche, un mur de lave-linge et de cuisinières. A droite, un homme s’affaire sur un aspirateur désossé, un autre, sur un robot ménager. Plus loin, une loupe puissante devant lui, un employé ausculte, pincettes en mains, un téléphone. Au fond, un téléviseur dénué de sa coque diffuse une émission de téléréalité. A Prilly (VD), La Bonne Combine est la référence romande en réparation d’appareils. «Observez ce module», lance Felice Suglia en apportant une plaque de circuits imprimés. «C’est le cœur d’un téléviseur. Les condensateurs sont soudés juste à côté d’un diffuseur de chaleur lié à des transistors. Les condensateurs sont sensibles à la chaleur. Pourquoi Samsung les a-t-il placés ici, alors qu’il y a de la place à l’autre bout du module?» demande le réparateur.

Cette simple question rejoint le flot croissant d’interrogations sur la fiabilité des appareils. Souvent évoqué, rarement prouvé, le spectre de l’obsolescence programmée est de plus en plus présent. Les fabricants d’électronique et d’électroménager sont soupçonnés de limiter la durée de vie de leurs appareils pour accélérer leur rachat par les consommateurs. «Il est impossible de l’attester avec certitude, mais il y a souvent de très forts soupçons, avance Christophe Inaebnit, responsable de La Bonne Combine. Observez les dernières machines à laver le linge: des marques sertissent les roulements dans la cuve. Cela rend quasi impossible le remplacement de ces roulements lorsqu’ils sont usés, vu le coût d’une nouvelle cuve.»

Du coup, les appareils sont de moins en moins réparables. «Il y a quelques années, nous pouvions réparer 8 appareils sur 10 pour le petit et le gros électroménager. Désormais c’est 7 sur 10. Le taux est plus faible encore pour l’électronique, poursuit Christophe Inaebnit. Certains appareils sont conçus de manière très surprenante.» Interrogé sur ses téléviseurs, Samsung se défend: «Notre département de recherche et développement s’assure que les composants sont placés au meilleur endroit dans l’espace confiné d’un téléviseur», affirme un porte-parole.

Plus loin, le responsable de La Bonne Combine montre un iPad éventré. «Apple utilise un scotch double face d’une solidité que nous n’avions jamais vue auparavant. Pour accéder aux composants électroniques, il faut décoller ce scotch avec un pistolet à air chaud. A la moindre erreur de manipulation, la tablette est détruite», avertit le responsable.

L’obsolescence programmée devient protéiforme. «Je conduis des tests comparatifs depuis huit ans et le phénomène est incontestable, affirme Huma Kamis, de la Fédération romande des consommateurs (FRC). Dans les téléphones mobiles, les pièces métalliques sont remplacées par du plastique, et la fragilité augmente. Le changement des connecteurs pour les charger est un autre type d’obsolescence: souvent sans raison, les fabricants les modifient pour forcer les consommateurs à en racheter. Il y a l’exemple de l’iPhone 5 d’Apple, mais beaucoup d’autres fabricants proposent des accessoires incompatibles d’un modèle à l’autre. C’est très regrettable.» La FRC souhaite sensibiliser les consommateurs à ce sujet en 2013.

La forme la plus extrême d’obsolescence programmée, c’est lorsque le fabricant planifie très précisément la durée de vie de ses appareils. «Vous trouvez beaucoup de témoignages éloquents sur Internet, dont la véracité semble indiscutable, explique Toni Conde, expert en multimédia et systèmes de communication et chargé de cours à l’EPFL. Certains fabricants de cartes mémoire, pour appareils photo ou téléphones, limitent le nombre d’enregistrements possibles. Au-delà d’un certain quota, la carte devient inutilisable. Idem pour les imprimantes, dont certaines sont programmées pour se bloquer après un certain nombre d’impressions.»

L’émission Thema «Prêt à jeter» sur Arte (février 2011) avait mis en exergue une imprimante Epson affichant un message d’erreur artificiel après 18 000 copies. Contacté, le ­fabricant japonais confirme: «Nos imprimantes sont équipées de tampons qui absorbent l’encre superflue. Il faut les changer régulièrement pour qu’ils demeurent efficaces. Sinon, il y a un risque, dans le pire des cas, que l’encore tache meubles et tapis. Donc nos imprimantes sont équipées d’un compteur qui contrôle leur état. Lorsque le tampon doit être changé, il n’est plus possible d’imprimer», explique Schahin Elahinija, responsable marketing chez Epson Allemagne. Et de préciser que le service est gratuit dans la période de garantie. Ensuite, il en coûte 32 francs.

Les spécialistes de La Bonne Combine avaient détecté, à la fin des années 1990, une technique similaire. «Après 3000 cafés, des machines de la marque Jura refusaient de fonctionner, un message indiquant qu’il fallait effectuer un service, affirme Christophe Inaebnit. Jura a ensuite modifié ses pratiques, le message d’erreur n’entraînant plus de blocage. Il est certain que les fabricants de ce type d’appareils jouent sur la naïveté de certains consommateurs en affichant des alertes pas toujours pertinentes.» Contacté, Jura nie «travailler avec l’obsolescence programmée» et précise qu’une machine a besoin d’un service en moyenne tous les trois à quatre ans.

Certains fabricants rendent très difficile l’accès aux pièces détachées. «Nous avons récemment commandé un module à un fabricant de téléviseurs. Son coût était de 280 francs. L’expéditeur avait par erreur laissé l’étiquette du prix destiné à la Slovaquie, qui était de… 60 euros. Parfois, tout est fait pour décourager les réparations, surtout en Suisse», affirme Christophe Inaebnit.

Certains fabricants d’ordinateurs refusent de livrer leurs composants, forçant La Bonne Combine à s’ap­provisionner auprès d’entreprises qui copient des pièces détachées. «D’autres nous envoient 10 à 20% d’articles autres que ceux que nous commandons, et refusent ensuite de les reprendre», constate le responsable. Contacté, HP affirme fournir toutes les pièces de rechange pour l’ensemble de ses appareils.

Autre souci, la qualité. «Les fournisseurs chinois ont compris qu’il y a des opportunités sur le marché des pièces de rechange. Mais leur qualité varie fortement. Trouver des bonnes pièces est un défi», explique Miro Djuric, l’un des responsables du site web iFixit.com. Ce site est truffé de guides et de modes d’emploi. Son but: aider les particuliers à réparer leurs appareils. «L’obsolescence programmée se développe, poursuit Miro Djuric. Sur les premiers téléphones avec Android [le système de Google, ndlr], il était possible de changer la batterie. Désormais, il est nettement plus difficile d’accéder à la batterie – comme sur les iPhone.»

Les distributeurs sont souvent montrés du doigt. «Nous avons constaté plusieurs fois, lorsque nous rapportions dans une grande enseigne un appareil photo ou une caméra à réparer, que le prix total du devis et de la réparation était légèrement inférieur à celui d’un nouvel appareil, explique Régis Chatelain, directeur de l’association Swissecology. Il s’agit forcément d’une stratégie délibérée pour forcer le consommateur à acheter du neuf.»

Contacté, Interdiscount répond: «En raison de la chute continue des prix, l’achat d’un nouvel appareil est parfois plus avantageux qu’une réparation. Toutefois, ceci est à considérer au cas par cas», explique une porte-parole.

Autre exemple de vieillissement programmé, les logiciels. «Prenez Windows: Microsoft cesse le support des versions antérieures après quelques années, forçant les utilisateurs à racheter le dernier système, et aussi un nouveau PC. Et ce alors que les éditions antérieures conviendraient encore à la majorité des utilisateurs. Il y a aussi le cercle vicieux de la course à la puissance, entre celle des ordinateurs et celle des logiciels», relève Toni Conde.

Les consommateurs ont-ils aussi leur part de responsabilité? «Le marketing pour certains produits est très efficace, estime Huma Kamis. Tous les 12 à 18 mois, les opérateurs de téléphonie mobile mettent un nouveau smartphone dans les mains de leurs clients. Ce qu’ils pourraient aussi refuser…»

«Certains fabricants de cartes mémoire limitent le nombre d’enregistrements possibles»

«Tout est fait pour décourager les réparations, spécialement en Suisse»

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