La Suisse est le pays qui possède le plus de musées au monde en proportion de sa population: quelque 1000 établissements de toutes les tailles, de ceux qui sont consacrés à la célébration d’un artisanat ou d’une industrie aux vitrines prestigieuses de l’art comme le Kunstmuseum de Bâle, la Fondation Beyeler, le Centre Klee de Berne, le Kunsthaus de Zurich, ou le Musée d’art et d’histoire de Genève.

Pas une boîte aux trésors

La différence entre les musées du type Kunsthaus et le seul musée universel suisse, le MAH, se traduit en quelques chiffres: 4500 peintures et sculptures dont 450 dans les salles à Zurich, 8600 dont 300 environ dans les salles à Genève. Mais aussi 80 000 œuvres sur papier d’un côté, plus de 300 000 de l’autre, et surtout près d’un million d’objets au total pour le musée genevois qui conserve jusqu’à des fragments de poteries, des monnaies, et de minuscules pièces d’archéologie dont la valeur d’exposition est inversement proportionnelle à leur intérêt pour les chercheurs. Les problèmes de gestion, de stockage, de restauration, d’étude et de présentation ne sont simplement pas comparables.

La tentation serait de renoncer à rassembler autant de choses. Jean-Yves Marin, le directeur du MAH, explique qu’un musée n’est pas qu’un lieu d’exposition car «il doit faire le lien entre les générations», sans leur imposer les idées d’une époque ni choisir à leur place ce qui va les intéresser. Un musée, ce n’est donc pas une simple boîte aux trésors, que l’on garde et que l’on jette en fonction de l’air du temps. Cette question est au cœur d’un débat mondial sur la fonction de ces institutions, surtout depuis un quart de siècle, une période pendant laquelle il s’en est construit plus que pendant tout le reste de l’histoire.

L’Icom, l’organisation internationale des musées, donne cette définition dans ses statuts adoptés en 2007: «Le musée est une institution permanente sans but lucratif, au service de la société et de son développement, ouverte au public, qui acquiert, conserve, étudie, expose et transmet le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation.» Les mots «permanente», «sans but lucratif», «au service de la société», et «ouverte au public» n’apparaissent qu’en 1974. C’est d’ailleurs la décennie pendant laquelle commence la déferlante des nouveaux musées.

Aujourd’hui, ces critères restent l’objet d’un débat, mais aussi d’un combat mondial dans lesquels il est difficile de distinguer les stratégies culturelles, économico-touristiques, politiques, diplomatiques et éducatives. Certains grands musées ouvrent des succursales hors de leur base, quelques-uns se font payer pour prêter leur patrimoine, et d’autres se transforment en parcs d’attraction culturels. Depuis cent ans, l’identité du MAH de Genève et celle du Kunsthaus de Zurich sont restées stables. Leur agrandissement va les contraindre à décider s’ils continuent ainsi ou s’ils veulent changer de cap.