Depuis La Suisse n’existe pas de Ben jusqu’au club échangiste de Christoph Büchel au Palais de la Sécession de Vienne, en passant par l’exposition-provocation de Thomas Hirschhorn au Centre culturel suisse de Paris, les artistes suisses contemporains nous l’ont assez asséné: les mythes suisses se déglinguent. Il y a chez les artistes une part prémonitoire.

La Suisse humanitaire résiste mal au durcissement du climat envers les étrangers; la fiabilité helvétique ne s’est pas remise du grounding de Swissair; la Suisse des banques est ébranlée par la chute de la maison UBS; le Sonderfall Schweiz a dû se résoudre à intégrer une bonne part du droit européen; la Suisse neutre, île de paix et de prospérité, subit les assauts de ses voisins italiens, français et allemands.

Même si à l’étranger la perception de la Suisse reste globalement bonne, il n’empêche, à l’intérieur, la Suisse a mal à son image. Et cela ne cesse de nous angoisser. Est-ce parce que nous sommes un petit pays ou parce qu’il nous manquerait, selon Gonzague de Reynold, «les unités essentielles de langue et de race», mais la question du reflet de la Suisse à l’étranger semble intrinsèque de l’identité helvétique.

Le rôle des expositions nationales

«Tous les pays s’inquiètent de leur image, mais nous autres Suisses devons sans doute être les seuls à nous demander si l’étranger nous aime», s’amusait le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz en 1990. Dans un article intitulé «Le portrait introuvable», Pierre Centlivres notait que les expositions nationales, manifestations particulières à la Suisse, avaient deux fonctions, interne et externe: «Démontrer à un public de citoyens, pluraliste par sa nature, la possibilité de l’idée nationale et, face aux autres nations, énoncer une autodéfinition de son être profond et de son unité. Tout se passe comme si les Suisses compensaient un déficit de substance identitaire commune.»

«Les mythes, les images, ce sont des ressources que les peuples ou les Etats activent pour se différencier, se défendre ou se valoriser. C’est un moyen d’identification auquel les communautés se raccrochent», note le professeur François Walter, de l’Université de Genève. L’image comme un des attributs, simplifiés, caricaturés, de l’identité nationale.

Selon le professeur genevois, auteur d’une Histoire de la Suisse*, la notion d’image ou de stéréotypes nationaux prend corps avec le développement des Etats-nations, à partir du XVe siècle. Il ne s’agit pas enco­re de s’attribuer des caractéristiques, mais de se différencier des autres nations en appuyant sur les aspects dépréciatifs attribués aux autres. Les Français sont forcément légers, les Allemands buveurs et les Suisses, peuple des montagnes, «hideux, sauvages et féroces», selon l’humaniste Thomas More.

Mais, avec les préromantiques puis les romantiques et sous l’influence anglaise, le regard étranger change, note François Walter. La farouche communauté de bergers se transforme en peuple de la liberté. Dans un rude, mais sain, environnement montagnard préservé des turpitudes de la vie de cour et de la ville, la simplicité des mœurs et les institutions helvétiques ne peuvent que représenter les vertus des communautés autogérées et donc l’idéal républicain.

Les paysages enthousiasment les romantiques, mais les Suisses, qui ont la réputation d’être rustres et ennuyeux, lassent vite les premiers touristes. La réputation des Helvètes est telle qu’Emily Dickinson, qui n’est jamais venue en Suisse, peut écrire en 1859 : «Nos vies sont suisses, si calmes, si froides. Jusqu’à ce qu’un beau jour les Alpes laissent tomber leur voile et nous voyons plus loin! Sur l’autre versant l’Italie!»

«Nous vivons de notre légende»

Qu’importe, les Suisses intègrent et positivent, arrangent le reflet d’eux-mêmes que leur renvoie l’étranger pour se conformer à ce stéréotype. «Nous vivons de la légende que l’on a créée à notre propos», dit Peter Bichsel dans La Suisse du Suisse.

«Jusqu’à très récemment, malgré une forte industrialisation, la Suisse aura intégré et mis en valeur cette image d’un paradis alpin idyllique. On a transformé en idéologie nationale des valeurs montagnardes, résume François Walter. A la Landi de Zurich, l’exposition nationale de 1939, on a pu admirer une gigantesque fresque de Hans Erni alliant l’image traditionnelle de la Suisse, l’agriculture, les vaches, les montagnes, avec la modernité, l’électricité, les barrages, le percement des tunnels et les puissantes locomo­tives.»

L’imaginaire paysan

Pour Pierre Centlivres, à l’expo de Zurich, «tout se passe comme si au moment où s’achève la transformation de la Suisse comme Etat agricole en un pays industrialisé, l’imaginaire national, la communauté imaginée, ne peut s’organiser qu’autour d’un imaginaire paysan archaïque, ou du moins passéiste, avec ses mythes, ses costumes, ses coutumes populaires».

Dès le XIXe siècle, les Suisses vont se rattacher à une autre image de leur pays, celle du Sonderfall Schweiz, du cas particulier suisse. L’exception d’un petit pays avec plusieurs cultures, quatre langues, né d’une volonté politique et qui se serait maintenu miraculeusement au cœur de l’Europe des empires, puis à travers deux guerres mondiales. Dans une contribution intitulée «La Suisse comme île», François Walter en fait remonter l’origine à un mot de Napoléon. Celui-ci aurait dit aux députés suisses que leur pays «ne ressemble à aucun autre Etat». D’autres y ont vu une élection divine en analogie avec Israël. Cela a renforcé l’idéologie insulaire, l’idée d’une neutralité sacrée et d’une mission spéciale. En accueillant et en intégrant la Société des Nations à Genève en 1920, la Suisse saura faire valoir auprès des autres membres «la situation spéciale de la Suisse». On en retrouvera la trace dans l’Alleingang, la voie solitaire suisse, lors du débat sur l’intégration européenne dans les années 1990.

En fait, analyse François Walter, «les Suisses ont toujours su au bon moment jouer de l’une ou l’autre des images ou des stéréotypes qu’on leur collait, privilégiant l’une ou l’autre, transformant une appréciation négative en caractéristique positive». Dans les années 1920 déjà, l’image d’une Suisse captatrice de l’argent des fraudeurs avait été habilement transformée en garantie de discrétion et de totale sécurité entre les mains de banquiers compétents.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, alors que le pays avait mauvaise conscience d’avoir échappé à la boucherie générale, la Suisse officielle a massivement joué la carte humanitaire, la Croix-Rouge, la neutralité, l’esprit de ­Genève, les bons offices. Idem après la Seconde Guerre mondiale. Alors que les Européens pointaient du doigt une Suisse qui aurait profité du commerce d’armes et d’or avec l’Allemagne nazie, la Guerre froide est tombée à point pour relancer le rôle de la Suisse comme médiatrice et hôtelière des deux blocs. Mais, après la chute du mur de Berlin, la neutralité suisse est devenue sans objet aux yeux du monde.

Les images s’effritent

C’est à ce moment que l’image idyllique que les Suisses avaient de leur pays a commencé à s’effriter:

– l’affaire des fonds en déshérence (1995-2002), qui a contraint à admettre que les banques suisses avaient honteusement profité de la détresse des Juifs et qui nous a contraints à réexaminer notre passé;

– le grounding de Swissair, en octobre 2001, avec la mort d’une compagnie portant fièrement les couleurs nationales autour du globe;

– le désastre d’UBS, un des piliers de la solidité helvétique, sauvée grâce à l’Etat;

– le système de santé se grippe, les rentes ne sont plus assurées.

«Ce qui aggrave le désarroi des Suisses, c’est la précipitation de crises touchant aux piliers d’une Suisse que l’on croyait politiquement et économiquement stable. Ce n’est pas le résultat d’une attaque de l’extérieur ni des critiques des intellectuels. L’origine est bien interne», selon François Walter.

Désormais, les modèles auxquels se raccrocher font cruellement défaut. «La Suisse pourra-t-elle supporter de devenir ordinaire quand toute son identité a reposé sur la conviction d’être unique?» interroge le professeur genevois.

* Histoire de la Suisse. 2. L’âge classique (1600-1750), Neuchâtel, Editions Alphil, Presses universitaires suisses, 2009, 131 pages.