De 13% en 1997 à un tiers l'année passée, la proportion de la population suisse utilisant régulièrement Internet ne fait que croître. Mais au-delà de l'augmentation moyenne, les disparités dans l'usage du nouveau sont loin de se résorber. Publiés mardi, de nouveaux «indicateurs de la société de l'information» de l'Office fédéral de la statistique (OFS) laissent entrevoir, en arrière-plan, la réalité d'un «fossé numérique» qui se creuse sur tous les fronts.

En soi, ces indicateurs ne sont certes pas exhaustifs. Fourre-tout incluant l'usage du téléphone mobile, celui d'Internet par les particuliers, le nombre de connections au téléphone ou l'implantation de l'informatique dans les entreprises, ils constituent un condensé de statistiques nationales et internationales (notamment de l'OCDE) dont les liens ne sont pas toujours évidents. Une seule constante: ici, l'OFS parle en termes de hardware, de machines et de réseaux. Ce présupposé mène donc l'étude à la conclusion que «l'infrastructure est de bonne qualité, mais l'utilisation plutôt mesurée» – ce qui paraît évident puisque les statisticiens ne se sont pas vraiment préoccupés des usages sociaux.

N'empêche: «La société de l'information est là, il ne faut pas se demander si elle est souhaitable, mais comment la gérer», explique le directeur de l'OFS Carlo Malaguerra. Un indice de l'attrait de la Toile, estime son vice-directeur Heinz Gilomen, est fourni par l'intérêt des internautes pour le recensement fédéral: au final, 170 000 personnes ont rempli les formulaires via le Web, soit 5% des sondés, et ce, sans aucun Röstigraben.

Voilà au moins un fossé qui n'apparaît pas dans l'usage d'Internet. Pour le reste des indicateurs, le bilan n'est pas reluisant. Ainsi des différences sexuelles: non seulement les hommes sont nettement plus connectés que les femmes, mais la part des uns et des autres utilisant régulièrement le réseau ne diminue nullement au fil des ans: respectivement plus de 40% et à peine 25%. Cette différence se retrouve dans les filières de formation en matière d'informatique et de technologies de communication: certes, les effectifs augmentent fortement, d'environ 5000 étudiants toutes écoles confondues en 1990, à plus de 9000 aujourd'hui. Mais la part des femmes reste faible: au mieux, 13% dans les établissements d'informatique de gestion, au pire 2% dans les écoles techniques supérieures.

L'écart social n'est pas moins grand. Hobby d'hommes, Internet est aussi affaire de porte-monnaie: son usage croît à mesure que l'on grimpe dans la pyramide des salaires. De même, c'est lié, en termes de niveaux de qualification: moins de 20% des personnes n'ayant suivi que la scolarité obligatoire recourent au Web, contre près de 70% des anciens étudiants d'universités.

Au terme d'un sondage réalisé auprès des collectivités publiques, l'Office fédéral de la communication fait les mêmes constatations sur ce plan: il existe un «fossé», encore, entre les grandes communes qui disposent de leur site Web et les petites, encore à la peine. Les cantons se sont dotés de sites plus ou moins développés, mais ne semblent pas encore très au clair quant à leurs projets d'administration électronique. Dans l'ensemble, ils s'intéressent davantage aux aspects financiers (facturations, impôts) qu'à l'idée d'instaurer des procédures administratives en ligne.

Pas d'exception suisse

Ces résultats helvétiques ne constituent pas une particularité internationale. Une étude de l'Institut de recherche Pew Internet and american life project, diffusée par l'AFP lundi, montre que si 56% des Américains ont accès au réseau, et même 75% des 12-17 ans, la fracture est encore très marquée si l'on détaille cette moyenne en fonction du revenu et de l'appartenance ethnique. Sur l'échelle des salaires, de 30 000 à 75 000 dollars annuels, le taux de connexion passe de 38% à 75%.

Invité à commenter ces indicateurs, le conseiller national (PDC/VD) et ancien professeur EPFL Jacques Neirynck, convaincu d'assister à «une révolution», insiste: «La Suisse a raté les révolutions des microprocesseurs et des progiciels. Elle ne doit pas rater celle d'Internet.» Message adressé notamment aux administrations, sommées de se convertir à la transparence dans leurs relations avec les citoyens.