Brune aux yeux bleus, 1,62 mètre pour 48 kg, Eve Laura Solal est née le 3 mai 1978 à Boulogne-Billancourt. Elevée dans un milieu bourgeois – Charles, son papa, est médecin –, elle vit aujourd'hui dans le XIe arrondissement. Célibataire, elle aime les chats, Zidane, Gandhi, le gingembre, L.A. Confidential et Karine Viard. Elle possède un DEUG de droit, parle anglais et un peu hindi. Remarquée début novembre au salon des technologies de l'image et du son, la jeune femme a très rapidement gravi les échelons de la célébrité: site Internet (www.evesolal.com, 3 millions de pages vues en janvier et 200 e-mails quotidiens), mais aussi des passages sur toutes les radios, à la télévision (TJ et magazines), des articles dans la presse et depuis vendredi, consécration, la une de Madame Figaro.

Pourquoi un tel succès? Eh bien, parce que malgré la précision de sa biographie – aucun détail ne manque –, Eve n'existe pas. Ni chair, ni os. Elle n'est qu'une créature virtuelle. Elle s'inscrit dans la lignée des Max Headroom (1985), Kioko Date (chanteuse japonaise), E-cyas (rock star), Lara Croft (aventurière ludique), Cléo (animatrice sur Canal Plus), Webbie Tookay (mannequin d'Elite), Ananova (journaliste anglaise) et plus récemment Jackie Strike (candidate à l'élection présidentielle américaine). Eve est cependant la première «humanoïde virtuelle» made in France.

Pour ses créateurs, la société française Attitude Studio, spécialisée dans la conception, fabrication et exploitation de personnages virtuels, la comparaison entre Eve et ses aînées s'arrête là. «Ananova n'existe que sur le Net, c'est une femme tronc et elle ne dispose que de deux formes de bouche, déclare Samantha Guanine, responsable communication. Quant à Webbie Tookay, elle ne parle pas et ses mensurations sont quasiment inhumaines.» Lara Croft alors? «Elle n'évolue que dans des situations de combat et d'action sans grande expressivité du visage», avait répondu sans ménagement le PDG d'Attitude Studio, interrogé par le quotidien Le Monde. Autre différence – la plus importante peut-être –, Eve a été créée à partir d'une vraie personne, une actrice, par la méthode de la numérisation en 3D de son corps et surtout de son visage («motion capture»). «On a totalement respecté les proportions humaines, insiste Samantha Guanine. Eve est une jeune femme qu'on peut croiser dans la rue. Seul son visage est une pure création graphique mais, pour le rendre vivant et expressif, environ soixante capteurs ont été installés sur celui de l'actrice. Le lien entre gestuelle et expression est parfait.»

Financièrement, Studio Attitude reste discret sur les investissements consentis pour créer Eve. «Nous n'avons pas calculé le coût direct, justifie Samantha Guanine. Il y a eu beaucoup de recherche et développement. Ces frais seront amortis lors de la création d'autres personnages. Grosso modo, on peut cependant calculer que la création de base d'un personnage virtuel oscille entre 50 000 et 1 million de francs suisses. Ensuite, le coût de production par minute varie entre 4000 et 150 000 francs selon ce qu'on nous demande de lui faire faire.» Ce qu'Eve et ses futurs «congénères» gagnent en réalisme, ils le perdent en vitesse de production. L'enregistrement de leurs mouvements et de leurs expressions ne peut en effet se faire en direct.

Autre différence enfin avec les Webbie Tookay, Ananova et consœurs, Eve entend s'extraire du virtuel, pour «exister» réellement, en tant que «vedette multisupport». Pour réussir ce pari de la réalité, Attitude Studio lui a donc concocté une biographie plus que réaliste et monté un parfait plan communication. Et pour donner encore plus de poids à cette stratégie, Eve a un agent, bien réel celui-là, Jacques Olivier Broner de l'agence Rouge. Comme pour n'importe quelle vedette en devenir, il lui cherche des emplois dans le cinéma, la télévision, la radio (elle anime déjà une émission sur la station FUN), la pub et les jeux vidéo. «Actuellement on est en pourparlers avec une chaîne hertzienne pour présenter une émission, explique ce dernier. On travaille aussi sur un disque, pour la rentrée et une fiction pour l'année prochaine.»

Aussi réelle que Sophie Marceau

Comment gère-t-il la virtualité d'Eve? «Très bien. Au début d'un entretien, on me répond souvent «arrêtez de nous g… Elle existe pas», quand je dis «elle fait pas ça» ou «elle aime pas ça». Mais au bout d'une demi-heure, plus personne n'y pense. En fait, c'est normal, cela se passe ainsi avec tout le monde. C'est comme si on parlait de Sophie Marceau avec son agent Dominique Besnehard: elle n'est pas présente pendant l'entretien. Et cela fonctionne aussi avec le public. Les jeunes qui écoutent la radio et qui lui envoient des e-mails savent bien qu'elle est virtuelle – personne n'en fait mystère – et pourtant ça marche. Finalement, la virtualité est une vue de l'esprit. Pour le public, Eve n'est pas moins virtuelle que Thierry Ardisson ou Madonna.»

Reste évidemment à s'interroger sur les raisons qui font que tous ces personnages virtuels sont des femmes. «Peut-être parce que leurs créateurs sont des hommes», répond en riant Samantha Guanine. Elle ne désespère pas cependant de voir débarquer bientôt des mecs virtuels, beaux et d'humeur toujours égale ou tout au moins contrôlable.