TEDGlobal 2012

«Radical Openness», l’ouverture radicale: c’est sous cette bannière que s’est tenue à Edimbourg la conférence annuelle TEDGlobal 2012 : 80 conférenciers, artistes, curateurs, mentalistes, magiciens et autres «TED Talkers» y ont pris la parole pour défendre et promouvoir dans toutes ses dimensions l’ouverture. Ou pour mettre en garde contre sa face sombre ou cachée. Tour d’horizon.

S’il fallait comparer TEDGlobal 2012, la plateforme annuelle de conférences qu’organise TED en Europe, sous l’experte direction de Bruno Guissani et Chris Anderson – 850 participants, quelque 80 conférenciers et performers, 72 nations représentées, 5 jours bien tassés d’interventions quasi ininterrompues – c’est à Art Basel qu’il faudrait songer: on y rencontre le même dessein de réunir dans un minimum de temps et d’espace, un maximum d’objets (à TEDGlobal, des idées) venus des quatre coins du monde pour le bonheur des amateurs.

Les amateurs, en l’occurrence, ce sont les participants qui auront payé leur écot (l’inscription s’élève à 6000 dollars) et qui l’espace d’une semaine parcourent à un train d’enfer tout ce qui buzze en ce moment sur le front des nouvelles technologies de l’information et leur impact sur les continents, les nations et les hommes. Cette année, les «curateurs» ont jeté leur dévolu sur l’«ouverture radicale» que les nouvelles technologies de l’information, en particulier, offrent à l’humanité, pour le meilleur et pour le pire…

Langue véhiculaire de TEDGlobal: l’anglais. Mode d’administration de l’information: la conférence strictement formatée, guère plus de 15 minutes, presque toujours sans podium (à quelques rares exceptions, concédée, par exemple, au premier ministre d’Ecosse), sans powerpoint, et, si possible, selon des canons mêlant le divertissement et la densité du contenu: toutes les conférences sont filmées. Et viendront enrichir au fil des mois la plateforme internet de TED.

Parmi les premières à être mises ainsi en ligne (après avoir été accessibles en «live stream» durant la semaine»), la conférence d’ouverture de Don Tapscott, un stratégiste et futurologue américain, qui trace les quatre principes qui guideront les sociétés hautement numérisées d’aujourd’hui et de demain: elle compte déjà près de 100 000 visualisations de par le monde: illustrant par là le slogan de TED: «Ideas worth spreading» (des idées dignes d’être propagées).

Mais les idées peuvent aussi prendre un tour infiniment plus personnel, comme dans cette intervention, elle aussi mise en ligne rapidement dans les Talks de TED, d’Elyn Sacks, professeur de droit et avocate. Et qui parle avec un aplomb sans faille de la maladie qui la touche au plus profond d’elle-même, mais ne l’empêche plus d’avoir une «vie normale»: la schizophrénie. Ou l’intervention, enfin, pleine d’humour de Massimo Banzi sur le bricolage génial et jouissif que permettent les kits Arduino.

TEDGlobal, par la grâce de ses curateurs (parmi lesquels Bruno Giussani et Chris Anderson), permet, tout comme Art Basel dans le domaine des arts, de prendre en temps réel le pouls des préoccupations contemporaines dans le champ surtout des nouvelles technologies et de leur impact pratique. En ce sens, TEDGlobal fonctionne comme un sismographe des espoirs et des craintes que nous nourrissons tous à l’endroit de ces nouvelles technologies dans nos existences particulières.

La face solaire du partage et de l’ouverture

Prenons la face solaire de ces nouvelles technologies: elles permettent de disséminer avec efficacité le savoir, comme avec Coursera, un site qui met à disposition de tous une batterie de cours universitaires issus des instituts les plus prestigieux et dont parle avec flamme Daphne Koller, professeur à Stanford.

Elles encouragent le partage, comme avec Shimon Schocken et son cours de base open source sur les ordinateurs. Elles développent la débrouille, comme avec Arduino, et ses kits prêts à l’emploi pour booster n’importe quelle interaction homme machine, comme par exemple un dispensateur automatique de nourriture pour chat. Ou le bio laboratoire communautaire new-yorkais (http://genspace.org/) d’Ellen Jorgensen.

Elles multiplient les effets de levier et permettent de donner un sens aux immenses agrégats de données, comme l’expose Shyam Sankar, expert chez Palantir Techologies, et pour des domaines d’application aussi diversifiés que la médecine préventive, la lutte contre le terrorisme ou la fraude numérique.

Elles mettent en pool les prestations offertes par les uns et qui intéressent les autres, comme avec Robin Chase et ses concepts de partage de mobilité. R achel Botsman et son plaidoyer pour la consommation collaborative. Ou encore Becci Manson et son action pour offrir aux victimes survivantes du tsunami de mars 2011, des traces photographiques irréprochables de leurs proches disparus.

Elles permettent à Neil Harbisson, né privé de la capacité de voir les couleurs (pour lui, tout est gris), d’entendre néanmoins ces couleurs… Et à Robert Legato, gourou des effets visuels, d’enchanter le monde du cinéma par ses effets spéciaux spectaculaires, comme ceux d’«Appolo 13» ou de «Titanic».

Elles sonnent, pour Heather Brooke, la pugnace journaliste d’investigation britannique, une ère nouvelle dans la guerre pour obtenir des gouvernements une information enfin transparente. Et pour Beth Noveck, la possibilité de jouir enfin d’un gouvernement plus ouvert sur le désir de savoir des citoyens…

La face saturnienne de l’ouverture radicale

Mais tous ces cris d’optimisme et d’espoir ne doivent pas cacher, non plus, que l’ouverture offerte pas les nouvelles technologies de l’information et l’esprit open source qui lui est souvent attaché, peuvent déboucher sur des enfers dignes des pires cauchemars. Cette mélancolie que peut alors susciter l’ouverture radicale, quelques orateurs, aussi, sont venus la souligner au milieu des épiphanies enthousiastes des optimistes.

Ainsi James Stavridis, le commandeur européen de l’OTAN, venu souligner les quelques redoutables discontinuités qui grèvent la paix des peuples comme la piraterie, la cyber-fraude, ou le trafic de drogue, toutes activités avides des performances des nouvelles technologies, dans quelque domaine que ce soit.

Marc Goodman, futuriste en sécurité lui emboîte le pas en esquissant un monde où toutes les inventions de l’esprit humain finissent par faire le bonheur des méchants, des malintentionnés et des criminels.

Quant à Malte Spitz, député Vert au Bundestag, c’est un monde digne de la Stasi en 2.0 qu’il esquisse évoquant le pouvoir incommensurable qu’ont les compagnies de téléphone sur nos données personnelles. Une histoire qu’il a narrée de la plus belle manière avec l’aide du magazine allemand «Die Zeit».

Enfin, brisant l’angélisme héroïque avec lequel beaucoup seraient tentés de parler d’Anonymous, l’anthropologue Gabriella Coleman nous enjoint d’analyser les actions de cette entité avec un regard légèrement plus distancié.

Au final, des mélanges détonant

Sélection forcément subjective d’une petite partie des quelque 80 interventions qui ont émaillé ce TEDGlobal 2012, et où les spectateurs et auditeurs ébahis ont vu musiciens, magiciens, mentalistes, expérimentateurs, professeurs d’économie, chorégraphes, médecins, dépressive, schizophrène, militaire de haut rang, policier, historiens, avocats, premier ministre, journaliste d’investigation, designer, techno-illusionniste et architecte se succéder au pas cadencé des minutages strictement tenus.

C’est cela au fond, la magie de TED et, en l’espèce de TEDGlobal: des cocktails successifs d’idées rafraîchissantes ou folles; de points de vue parfois déstabilisants, jamais indifférents; d’émotions largement amplifiées par une audience venue là pour communier avec la créativité en marche et les trends émergents.

Le public mondial, lui, s’il n’a pas pris le temps de suivre en live la diffusion de la conférence, pourra en retrouver, durant l’année, les interventions en différé. Les résumés de toutes les interventions de TEDGlobal 2012 sont en revanche disponibles sur le blog de TED. Des plus anciennes contributions au plus récentes.