L'histoire commence le 6 juin 1994, le jour des célébrations du Débarquement. Sur une plage, deux hommes discutent aimablement de politique et de télévision. Ils ne parlent pas seulement le même langage: ils se tutoient. Ces deux hommes sont François Léotard, ministre de la Défense et Etienne Mougeotte, vice-président de TF1. Le premier propose au second de se présenter aux élections dans le Var. Mougeotte décline l'invitation, mais se plaint de manière insistante des avantages consentis à ses concurrents du service public. Les deux hommes s'expriment en toute liberté. Ils ignorent que la conversation est filmée discrètement par le réalisateur Pierre Carles.

Un peu plus tard, la chaîne Canal Plus invite Pierre Carles à participer à une série de documentaires sans concession sur le thème «la télé, le pouvoir, la morale». Un bon sujet. Le réalisateur se propose d'aller montrer son document «explosif» à plusieurs vedettes du journalisme télévisé en leur demandant pourquoi ils ne l'ont pas diffusé à l'antenne. Anne Sinclair, Bernard Benyamin, Guillaume Durand, Jacques Chancel et quelques autres trouvent alors toutes les raisons du monde pour justifier cette non-diffusion. Leurs arguments sont tellement alambiqués, leur embarras tellement visible que Pierre Carles est convaincu qu'il tient là son sujet. Intitulé «Pas vu à la télé», son documentaire illustre parfaitement la nature des liaisons dangereuses entre médias et pouvoir politique. Il contient à la fois la conversation initiale et le récit de sa censure par la télévision. Mais Canal Plus, commanditaire, refuse à son tour de le diffuser.

Le réalisateur ne désarme pas. Depuis 1995, il travaille à un long métrage, «Pas vu, pas pris», qui raconte cette histoire aux rebondissements infinis. Entretemps, le Vrai Journal de Karl Zéro a lui aussi tenté de programmer «Pas vu à la télé», en vain. A ce jour, seule la télévision publique belge a osé le diffuser à l'antenne.

Finalement, le film de Pierre Carles trouve un débouché en France, par le biais des salles obscures. Il est projeté au début de l'année 98 au Festival de Belfort, où il remporte à la fois le Grand prix du jury et le prix du public. Quelques salles parisiennes organisent également des séances en présence du réalisateur. Le film rencontre un succès très honorable. Il devrait être diffusé en septembre dans le circuit des cinémas indépendants, grâce à une souscription nationale*.

«Si les types de Canal avaient été malins, ils m'auraient acheté le film, histoire de peaufiner leur image de chaîne impertinente, dit aujourd'hui Pierre Carles. Ils auraient gagné sur tous les tableaux. Seulement voilà, ils ne peuvent pas blairer les types de mon genre.» Avant ce coup, Pierre Carles avait fait un passage éclair à TFI d'où Etienne Mougeotte l'avait mis à la porte pour persiflages répétés en le traitant de «merdeux». Le réalisateur avait également travaillé pour l'émission de Bernard Rapp, l'Assiette anglaise, où il s'amusait déjà à décoder les dérives de la télévision.

«La seule manière d'être subversif, c'est de retourner contre la télé sa propre manière de fonctionner, poursuit Pierre Carles. Il faut savoir mordre la main qui te nourrit. Surtout quand celui qui te nourrit est un homme de télé. Dans mon film, les journalistes-présentateurs se voient infliger les procédés auxquels ils ont eux-mêmes recours. Et ça, ils ne le supportent pas. A mon avis, il n'y a rien à sauver de la télé. Si elle n'était qu'un pur objet de divertissement, je m'en foutrais. Mais elle se donne pour vocation d'occuper l'espace du débat public. C'est en cela qu'elle est dangereuse.»

Aujourd'hui, le réalisateur place ses espoirs et ses convictions dans la diffusion sur grand écran. «J'espère que les gens vont se dire «moi aussi, je peux emmerder les puissants». Ma démarche est à la portée de tout le monde. Certes, j'avais un pied chez les professionnels, et je possède un savoir-faire que l'on ne me piquera pas. Mais il y a des tas de gens qui travaillent dans des milieux dominants et qui peuvent ruer dans les brancards, raconter ce qui se passe, déstabiliser la hiérarchie. Le film peut les y encourager. L'important, c'est de le faire en se marrant, en y prenant un vrai plaisir, identique à celui que j'ai pris.»

Du reste, Pierre Carles a bien l'intention de continuer à rigoler. «Mais là où on ne m'attend pas… On va me commander «Pas vu pas pris II, le retour»… Mais c'est fini! Maintenant, je voudrais tourner un reportage sur les chômeurs qui revendiquent le droit de ne pas travailler. Je voudrais les montrer non pas comme des hurluberlus, mais comme des gens raisonnables. Revendiquer le droit de choisir sa vie, de s'épanouir et même de glander: c'est peut-être ça, aujourd'hui, qui est vraiment subversif.»

* Association Pour voir pas vu, BP 114, 30010 Nîmes, Cedex 4. Contre un chèque de 250 francs français, les membres recevront une cassette du documentaire «Pas vu à la télé».