«Ne sortez en aucun cas votre portable dans le camp, vous serez assaillis», avait prévenu un responsable de Médecins du monde dans le camp de Stenkovec-Brajda. Difficile de résister longtemps à la demande. Ils sont des dizaines à brandir maladroitement sous notre nez des petits morceaux de papier chiffonnés sur lesquels figurent des numéros de téléphone – la plupart à l'étranger.

«Je vous en supplie, appelez pour moi ce numéro en Allemagne, demande le vieil homme. C'est mon frère, à Hambourg.» Aussitôt composé le numéro sur le portable du Temps, une voix répond à l'autre bout, en macédonien: «Réseau mobile surchargé, essayez plus tard.» Quelques tentatives supplémentaires et la communication s'établit enfin. Espoir insensé, fébrilité. «Allô, Allô! hurle le vieil homme accroché au petit engin noir comme on agrippe une branche pour éviter la noyade. Allô, je suis vivant! Tu as des nouvelles des autres?» Le vieil homme veut masquer ses larmes, il craque. On lui donne 65 ans, il en a vingt de moins. A Urosevac, au Kosovo, il était charpentier. Une autre vie.

La communication a duré cinquante secondes, suffisamment longtemps pour que le petit groupe de curieux s'élargisse à cinq, dix, puis cinquante personnes. Toutes brandissent leur petit billet, tétanisées. Les 200 grammes de haute technologie peuvent redonner un semblant de cohérence à leur existence disloquée, ou l'anéantir encore davantage, c'est selon. Comment refuser de prêter son portable à tour de bras dans un camp de réfugiés? «C'est impossible, dit un jeune soldat français de Nancy, du contingent humanitaire de l'OTAN à Stenkovec. Je pensais me servir de mon téléphone pour appeler ma petite amie, quelques minutes par jour. Mais hier, en consultant la rubrique Durée des appels sur l'appareil, j'ai vu ce chiffre: 9 heures 30 minutes de communications. Je n'ose pas imaginer la facture.»

«Une fois qu'on leur a donné l'essentiel, de la nourriture et des médicaments, les télécommunications constituent la priorité absolue. Elles permettent de réunir virtuellement des familles, de dire aux siens qu'on est vivant», dit Jean-Paul Cazenave, de Télécoms sans frontières. Cette ONG française dispose de son côté de trois valises satellite Inmarsat, mais il lui en faudrait dix fois plus.

Alors, pour l'instant, les portables restent la seule alternative. Depuis le début de la sinistre vague migratoire, l'opérateur de téléphonie mobile GSM macédonien MobiMak a vu le trafic exploser. «Nous avons 35 000 abonnés mobiles dans le pays, mais, depuis deux semaines, le réseau est en permanence au bord de la rupture, particulièrement dans la capitale, Skopje, et dans les grandes villes du nord, ainsi que dans la zone frontière avec le Kosovo. Nos techniciens sont débordés», reconnaît Jovan Petrovski, directeur général de MobiMak.

Outre les militaires de l'OTAN, les humanitaires et les journalistes, certains réfugiés du Kosovo eux-mêmes sont arrivés en Macédoine équipés de leurs propres Natel, branchés sur le réseau mobile yougoslave Mobtel. Leurs portables restent souvent le seul lien avec le monde extérieur. Sordide paradoxe de la guerre, les ondes mobiles des pays voisins, qu'elles soient macédoniennes, albanaises ou monténégrines, «passent» sans aucun problème jusqu'aux postes frontière avec le Kosovo, parfois même sur quelques kilomètres à l'intérieur de la province en guerre. Ainsi, il est en théorie possible d'atteindre quelques-uns des centaines de milliers de déportés perdus au milieu du Kosovo à la merci des exactions serbes, privés de toute aide humanitaire. L'ubiquité technologique rend d'autant plus insupportable ce huis clos imposé par Belgrade.

De leur côté, les combattants de l'UÇK, l'Armée de libération du Kosovo, se servent de leurs portables pour se retrouver dans la montagne, petits groupes éparpillés dans les vallées hostiles, infestées de soldats ennemis. Ils les utilisent aussi pour signaler les cibles adverses aux avions de l'OTAN. L'Alliance atlantique ne leur a pas vraiment rendu service il y a deux jours, en achevant de bombarder ce qu'il restait du central téléphonique de Pristina et de plusieurs relais. Le réseau mobile yougoslave Mobtel est désormais hors service dans les trois quarts du Kosovo.

Pour les réfugiés kosovars en Macédoine, MobiMak reste fidèle au poste. D'ailleurs, consciente du formidable «marché captif» que représentent les milliers de réfugiés bloqués, la société va accélérer le lancement des forfaits prépayés de téléphonie mobile. Du coup, son slogan publicitaire prend une tournure d'un cynisme consommé. Il dit ceci: «MobiMak rapproche les gens. N'importe où, n'importe quand.»