C'est un endroit improbable dans la périphérie industrielle de Genève, un angle mort entre autoroute et voie ferrée, tout proche et immensément lointain de l'aéroport, dominé par une enfilade de gigantesques citernes de compagnies pétrolières. «C'est à la fois la fin du monde et la croisée des chemins», commente le réalisateur Yvan Butler, qui a choisi de tourner ici, en ce samedi 16 mai, une des séquences les plus dramatiques du téléfilm D'Or et d'Oublis, coproduit par la TSR et la société indépendante basée à Lausanne Cinémanufacture.

Un homme élégant (Jacques Roman) sort d'une Mercedes noire à plaques genevoises et s'avance, l'air tourmenté, sur l'esplanade de gravier qui vient buter sur un terrain vague sillonné de voies de chemin de fer désaffectées. Une jeune femme en jeans (Anne Richard) lui court après et lui tient des propos définitifs, tandis que la bise tord sa cravate à lui et ses cheveux à elle.

Plus scène de film que ça tu meurs, mais dans cette scène cruciale les deux protagonistes ne se parlent pas d'amour, comme pourrait l'imaginer l'observatrice mêlée à la petite foule de l'équipe qui s'agite juste en marge du champ de la caméra. Lui, c'est un avocat qui a hérité de son père une étude florissante; il est en train de découvrir avec horreur que cette prospérité est en partie due aux sommes confiées à son père par des juifs morts par la suite dans des camps nazis. Elle, c'est une enquêtrice privée; elle cherche à éclaircir les circonstances de la mort d'un stagiaire de l'étude qui avait découvert le pot-aux-roses.

Pour connaître la fin de l'histoire, rendez-vous l'automne prochain sur les programmes de la TSR, mais voici déjà une confidence: dans la dernière scène, le héros s'envole de Cointrin vers New York…

Une fiction télévisée sur le thème des fonds en déshérence, il fallait bien que ça arrive. Celle-ci procède d'une démarche doublement centrée sur l'identité suisse: par le sujet, mais aussi par le mode de production. L'utilisation de la vidéo numérique, un temps de tournage raccourci (trois semaines) et le recours à une équipe technique légère permettent de s'en tenir à un budget modeste (850 000

francs) et donc d'éviter la traditionnelle coproduction avec une société française.

Dans D'or et d'Oublis, tout le monde est Suisse de naissance ou d'adoption: Anne Cuneo, qui a écrit le scénario; Robert Boner, le patron de Cinémanufacture (qui a produit notamment plusieurs films de Christine Pascal et les Petites Fugues d'Yves Yersin); Yvan Butler, pilier de la fiction à la TSR; son premier assistant Jean-Stéphane Bron (le réalisateur de Connu de nos services); Anne Richard, comédienne lausannoise qui a fait carrière à Paris; Jacques Roman, l'enfant terrible de la création théâtrale romande. Et le film devrait être traduit en allemand et en italien.

Pour Jean-Michel Cruchet, collaborateur de Robert Boner, l'objectif de ce type de démarche est d'autonomiser et de professionnaliser le cinéma suisse. Ce qui ne l'empêche pas de rire avec les autres lorsque, à la pause de midi, sur une terrasse de Vernier, Yvan Butler constate que le nom du bistrot est «La Croisette» et lance: «Nous ne sommes pas encore à Cannes, mais nous sommes déjà sur la Croisette!»