«Je deviens fou» Dimitri Kagabalakis, onctionnaire, syndicaliste

Fonctionnaire, 60 ans, à deux ans de la retraite, Dimitri Kagabalakis touche 1650 euros par mois. Il vient d’apprendre qu’il doit rempiler pour 5 années supplémentaires avec un salaire amputé de 450 euros et une retraite qui sera amputée de moitié, soit 800 euros brut. «J’ai cru que je devenais fou!» Hier, il a crapahuté sur l’Acropole avec les jeunes du syndicat Pame, proche du Parti communiste. Ils ont déployé un énorme panneau appelant les peuples européens au soulèvement: «On ne va quand même pas rester les bras croisés!» Pour ce syndicaliste, la situation de la Grèce est «irrécupérable». La seule solution à la crise: «La révolution et le socialisme!» Il prédit d’une voix douce une vague d’actions et de protestations: «Cette situation ne se corrige pas, elle se renverse.» Mais il avertit: «Si on est moins de 100 000 dans la rue pour la grève générale, ce sera un échec.» Il ne croit ni en Papandréou ni en l’Europe, encore moins au FMI. Il songe toujours à prendre une retraite anticipée, «même réduite car anticipée, elle sera encore supérieure à celle qui m’attend dans sept ans».

«Avec les jeunes» Nikos Lokopoulos, retraité

«Je touche 500 euros par mois! Vous vous rendez compte, 500 euros par mois! Ça ne suffit même pas pour mes médicaments.» Nikos est un témoin d’un autre siècle. Il a passé 20 ans en prison parce qu’il refusait de signer un papier qui lui ôtait son identité politique. Aujourd’hui, il manifeste dans les rues par solidarité avec les jeunes. «Je vais bientôt mourir, mais les jeunes ont toute la vie devant eux, et que peuvent-ils faire avec ce qui les attend?» Le plan d’austérité doit être retiré, dit Nikos, «c’est la seule solution». Appuyé sur sa canne de berger, il scande dans la foule les slogans contre le FMI et l’Union européenne. «Ils jouent au billard contre nous, ces messieurs du FMI et de Bruxelles, mais c’est tous des voleurs, comme nos politiciens sont de grands voleurs!» «Ne me censurez pas», insiste-t-il. «La Grèce est un grand pays, avec une grande histoire et un grand peuple, ce sont juste nos politiciens qui sont tous pourris.» Trop fier, il ne quémandera pas l’aide de ses enfants. «Je tiens à payer le café de mon petit-fils, il n’a pas encore trouvé de travail. Quel grand-père je serais si je ne le faisais pas?»

«Je songe à l’exil» Lambrini Nicolalou, professeure de physique

Lambrini Nicolalou est de toutes les manifestations. «Comme professeure de physique, je gagne 7,80 euros de l’heure pour dix heures de travail par mois, de novembre à mai. Je touche donc 300 euros par mois. Et l’Etat grec voudrait encore me prendre une partie de ce modeste montant? Pourquoi devrais-je payer? Les Européens disent que la fête est finie, mais je ne me souviens d’aucune fête. Je n’ai que des galères.» Mariée, mère d’un enfant, Lambrini est très en colère. «J’ai fait des études, je forme des jeunes pour le bac, et c’est ça tout le respect que j’ai de l’Etat… C’est aux politiciens de payer. Que les voleurs aillent en prison, nous on n’a rien à donner.» Est-elle confiante dans l’avenir? «Quel avenir? Je n’ai même pas de présent, je dépends de mon mari et de mes parents, dans 10 jours, je serai licenciée. Qui va m’embaucher?» La Grèce peut-elle changer? «Oui, mais en pire. On va régresser de 50 années. Tous nos acquis sociaux volent en éclats.» Désabusée, elle demande: «En Suisse, ils embauchent des profs? Je songe sérieusement à m’exiler.»

«Cinq ans de chienlit» Pavlos, traducteur et guide

Né à Bruxelles, ce Grec est rentré au pays avant la crise. Il n’est plus sûr d’avoir fait le bon choix. Bien que surdiplômé et parlant trois langues, il n’a pu obtenir qu’un emploi mal rémunéré: 900 euros brut par mois pour 45 heures par semaine. Contre l’avis de sa famille, il s’est mis à son compte et cumule plusieurs jobs non déclarés: traducteur, responsable de communication, guide touristique. «Aucun mandant ne veut me déclarer; si j’insiste, je perds mon boulot.» Il s’en sort mieux, reconnaît qu’il ne paie pas d’impôts, mais n’a aucune sécurité sociale. «En cas de pépin, je dois compter sur la solidarité familiale.» Il serait prêt à faire confiance à l’Etat et à jouer le rôle du citoyen honnête, comme le demande le premier ministre Georges Papandréou, mais à condition que l’Etat «montre l’exemple». D’avis que la potion du FMI est «la thérapie de choc dont les Grecs avaient besoin», il n’est pas certain que ceux-ci ont compris «l’ampleur des dégâts». Il ne rentrera pas à Bruxelles. Et il ne manifestera pas: «Ça ne sert à rien, on en a pour cinq ans de chienlit!»

«Nous, paresseux?» Fotis Kapiniatakis, poissonnier

Fotis, ce qui le dérange, ce n’est pas le plan d’austérité, ni la récession annoncée, mais la façon dont la presse étrangère traite les Grecs. Il s’en étrangle: «Nous, des paresseux? Mais on travaille quatre fois plus que n’importe quel Européen pour gagner deux fois moins de salaire et de prestations.» Il ne manifeste pas et ce mercredi, jour de grève générale, sa poissonnerie restera ouverte. «Les gens ne viennent plus dans le centre. Eux perdent leurs salaires, mais nous on perd nos clients.» Il veut bien faire un effort pour l’Etat, «travailler plus et économiser», mais il ne comprend pas bien pourquoi: «Je travaille depuis l’âge de 12 ans. Je suis parti en Australie dix ans. Tout ce que j’ai gagné, je l’ai ramené au pays. Les Grecs, nous sommes patriotes, mais jamais la Grèce ne m’a donné le moindre sou. Quand je vais dans les bureaux administratifs pour un papier, je repars en courant. De quel Etat parlez-vous? Les politiciens ont tous placé leurs filles, fils, cousins et neveux dans la fonction publique, et maintenant nous, les gens honnêtes, devrions payer pour eux, ces pourris, ces truands, ces paresseux!»

«Je n’y crois plus» Spiros Tsinkas, dentiste

Chez Spiros le dentiste, pas la peine d’insister pour avoir un reçu. A la fin de la visite, il sort d’office son calepin et fait une facture. Dans sa profession, c’est rare: «Souvent j’ai des clients qui refusent, essentiellement des fonctionnaires mais ce ne sont pas les seuls. Si j’insiste, je les perds.» Spiros ne fait pas grève, et ne croit pas un instant que la société grecque puisse changer. «Ce n’est pas une question de personne. Karamalis ou Papandréou sont certainement de bonne foi, mais le système est plus fort qu’eux.» Le dentiste ne vote plus depuis des années: «Je n’y crois plus. C’est une question d’éducation: quand nos enfants apprennent dès leur plus jeune âge qu’il n’y a pas d’autres moyens de réussir qu’avec l’enveloppe ou un réseau de connaissances, cela ne peut pas marcher.» Les effets de la crise? «Je n’ai pas augmenté mes tarifs depuis quatre ans alors que les produits utilisés augmentent. Depuis deux ans, je ressens la crise, car quand les fonctionnaires n’ont pas d’argent – ils sont tellement nombreux – cela se ressent sur le marché. Et à l’avenir, ça va être pire.»