«Alors, l’été sera chaud?» Philippe Jeanneret craint-il le piège? Considère-t-il la question comme désespérément banale? Toujours est-il que le Monsieur Météo de la Télévision suisse romande se dérobe prudemment pour se lancer dans un long discours sur les progrès des prévisions saisonnières. Depuis que l’homme a mieux compris le rapport entre les circulations océanique et atmosphérique, depuis qu’il a saisi les effets multiples et contradictoires du courant El Niño dans le Pacifique, depuis qu’il a découvert l’oscillation nord-atlantique – qui mesure la différence de pression atmosphérique entre l’anticyclone des Açores et la dépression d’Islande – oui, assure-t-il, de grandes tendances peuvent être dégagées quelques mois à l’avance.

Et que disent ces grandes tendances, disons pour… cet été? Il ne répondra pas. L’approximation n’est pas dans les habitudes du bonhomme. Il y a vingt ans, lorsqu’il a été engagé à la TSR pour donner les prévisions météorologiques, il ne s’est pas contenté des trois jours de formation que lui octroyait son employeur. Conscient de pénétrer dans un monde complexe, il a pris langue avec les professionnels de MétéoSuisse pour leur demander un complément. Une formation qu’il a suivie deux ans durant, à raison d’une leçon tous les quinze jours.

La volonté, sinon de maîtriser totalement un art impossible, au moins de le cerner au mieux. Et aujourd’hui encore, quand on lui demande ce qui peut lui arriver de pire dans l’exercice de son métier, Philippe Jeanneret ne répond pas «me tromper» mais: «Ne pas comprendre pourquoi je me suis trompé.»

La météo, Philippe Jeanneret l’a découverte sur le tard. Avant elle, il a eu beaucoup d’autres activités. La voile qu’il a commencée à pra­tiquer à l’âge de 13 ans, puis la planche à voile lui ont donné une première occasion de s’intéresser aux conditions atmosphériques: «Quand vous êtes en funboard et que le vent tombe en dessous de force 4, se rappelle-t-il ravi, vous êtes bon pour revenir à la nage.» Des études de droit, qu’il a laissé inachevées. La gestion d’une ga­lerie d’art, celle de sa mère brusquement affaiblie, durant les années 1980, période qu’il présente comme un âge d’or dominé par des collectionneurs férus de peinture, très différents des investisseurs qui ont envahi le marché la décennie suivante. Le théâtre, enfin, qui l’a conduit à l’actrice et prévisionniste Maria Mettral et, à travers elle, à l’univers de la télévision.

Et encore, il ne s’agit là que d’une partie de son univers. Il garde en réserve d’autres passions parfois surprenantes comme la papauté au Moyen Age, sujet sur lequel on ne l’arrête plus. Et puis, il y a l’Italie, le pays de sa mère, celui où il a passé ses vacances durant trente ans. Ah! l’arrière-pays ligure, et sa «dolce vita dans le bon sens du terme». Ah! la mer de Sardaigne et ses coups de mistral, ses vagues de trois à quatre mètres de haut. Ah! sa cuisine, où, ose-t-il, «pâtes et pizzas ne représentent jamais que les plats les plus négligeables». Pas un hasard s’il a choisi pour notre rencontre un restaurant italien, La Favola, située dans la vieille ville de Genève, à deux pas de la cathédrale.

Mais tout cela nous éloigne de la météo. Et de cet été. Philippe Jeanneret se souvient de ses débuts, lorsque le nec plus ultra consistait à lire les bulletins de MétéoSuisse. «Temps changeant par nébulosité variable sur le nord des Alpes, le Valais, les nord et centre des Grisons», récite-t-il encore. Depuis lors, un gros effort a été accompli pour remplacer le parler scientifique par un langage courant. Et puis, les moyens à disposition des présentateurs pour prendre connaissance du temps ont été multipliés par cent.

Philippe Jeanneret confie se lever entre 6 et 7 heures du matin, et même à 5 heures quelquefois en été, pour étudier chez lui images satellite, cartes au sol et autres banques de données. Sur cette base, il se fait une idée personnelle de la situation et émet ses propres prévisions qu’il confronte par la suite à celles de MétéoSuisse, à 11h45 et à 17h15, peu avant ses interventions à l’écran.

«Nous comprenons désormais assez bien les mécanismes de l’atmosphère pour prévoir la majeure partie des épisodes météorologiques, commente Philippe Jeanneret. Mais il est encore difficile de deviner leur force et leur localisation précise. C’est souvent dans les quinze dernières minutes qui précèdent ma présentation, notamment en été quand le ciel est très changeant, que j’arrête mon opinion. Ce sont des moments, je dois le dire, assez grisants.»

Philippe Jeanneret est un professionnel. Mais un professionnel a ses goûts. Et les siens vont aux bourrasques. «Annoncer le beau temps m’ennuie profondément, confie-t-il. Dans ce cas, j’ai très peu de chances de me tromper mais je n’ai pas grand-chose à dire. Alors que les orages d’été et les tempêtes hivernales, ça c’est autre chose!» Le plaisir qu’il trouve à un tel exercice? Celui d’avoir à décrypter des phénomènes com­plexes. Et l’occasion d’être particulièrement utile aux téléspectateurs.

Le temps n’est pas le seul à changer, cependant. Les temps, aussi, changent. Et Philippe Jeanneret prévoit des bourrasques dans son métier. Les prévisions météorologiques étant de plus en plus précises, l’avenir, assure-t-il, est à la prévision locale. Annoncer des précipitations dans les Préalpes sera suranné. Il faudra nommer des villes et des villages. Que deviendront alors les bulletins généraux que l’on entend aujourd’hui? Auront-ils encore un sens?

Et puis, les données météorologiques étant toujours plus disponibles en toujours plus grand nombre, il sera toujours plus facile d’en prendre connaissance et de s’essayer au jeu des prévisions. Verra-t-on de plus en plus d’entreprises privées s’emparer de ce secteur d’activité? Possible. C’est déjà le cas aux Etats-unis. Cette démocratisation du savoir météorologique n’en gardera pas moins des limites, assure Philippe Jeanneret. «Reste que les prévisionnistes professionnels demeureront utiles, explique-t-il. Ce métier ne sera jamais un jeu d’enfant. Une difficulté en a simplement remplacé une autre. Elle n’est plus de réunir des informations mais de synthétiser la somme considérable de données à disposition. Et pour y parvenir, une lecture de chiffres ne suffit pas. L’expérience est irremplaçable.»

Et pour cet été? «Les météorologues professionnels ont actuellement un taux de réussite de 80% pour les prévisions à vingt-quatre heures, sourit Philippe Jeanneret. C’est bien, mais pas parfait. Dans ce métier, il faut rester humble.» Pas trop quand même!

«Ah! la mer de Sardaigne et ses coups de mistral, ses vagues de trois à quatre mètres de haut»

«Un taux de réussite de 80% pour les prévisions à vingt-quatre heures, c’est bien, mais pas parfait»