Le hasard du calendrier fait qu’Eveline Widmer-Schlumpf était lundi à Bruxelles. La ministre suisse de la Justice en a profité pour expliquer à ses collègues de l’Union européenne (UE) l’interdiction des minarets votée par les Suisses. La conseillère fédérale a aussi rencontré les ministres de l’Intérieur ainsi que la présidence suédoise de l’UE.

Des critiques ont été exprimées à la Suisse. Les questions ont fusé. Plus tard dans la journée, la conseillère fédérale dira avoir constaté «des difficultés de compréhension» et «une certaine irritation».

Eveline Widmer-Schlumpf a informé ses interlocuteurs de la complexité de la démocratie directe helvétique. Elle leur a déclaré que, avec cette votation, l’on avait affaire à «un abus du système suisse de votation». Son collègue suédois, Tobias Billström, abondait dans ce sens. Mais hier, plusieurs leaders populistes européens, comme le Néerlandais Geert Wilders ou le Belge Filip de Winter du mouvement extrémiste flamand Vlaams Belang, réclamaient au contraire la tenue d’un référendum similaire dans leurs pays respectifs.

Ce qui rappelle aux Vingt-Sept combien le sujet est sensible au sein de toutes les populations de l’UE. Un même référendum dans un pays européen aboutirait sans doute à un résultat identique, redoute-t-on à Bruxelles. Pour cette raison, beaucoup de ministres de l’Intérieur de l’UE ont préféré éluder le sujet en marge de leur Conseil hier à Bruxelles. «Le non suisse relève du préjugé», a timidement déclaré l’actuelle présidence suédoise de l’Union. Le ministre français des Affaires étrangères se distinguait en déclarant être «un peu scandalisé» par le vote des Suisses.

Pour rassurer ses collègues européens, Eveline Widmer Schlumpf a lourdement insisté sur la spécificité du vote: «Ma priorité a été d’expliquer que cette votation ne visait pas la liberté de religion, mais bien les minarets dans les lieux de culte.» Contrainte d’expliquer comment la Suisse entend respecter la liberté religieuse, la conseillère fédérale a bien dû admettre l’évidence: «Ce résultat n’est pas un signe très bon pour la Suisse.»

Eveline Widmer-Schlumpf a ensuite orienté l’explication sur le terrain de la peur et de l’insécurité. Evoquant les attaques internationales contre le secret bancaire, les problèmes causés par l’afflux de travailleurs étrangers depuis l’entrée en vigueur de la libre circulation, et aussi le choc frontal avec la Libye, elle a décrit le sentiment grandissant d’insécurité de ses compatriotes. Face à «toutes ces pressions», les Suisses «ont peur» et «cela favorise les amalgames», a-t-elle insisté.

Pendant ce temps, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) déployait une intense activité pour limiter les dégâts. Avec un principal objectif: multiplier les contacts, aussi rapidement et efficacement que possible, avec les Etats étrangers, en particulier les pays musulmans.

Ainsi Micheline Calmy-Rey a-t-elle reçu lundi après-midi plus d’une dizaine d’ambassadeurs de pays musulmans. Elle devait partir hier soir pour Athènes où a lieu mardi une réunion ministérielle de l’OSCE. L’occasion de rassurer directement la Turquie, dont la présence est annoncée, tout comme certains Etats musulmans d’Asie centrale.

Dimanche soir déjà, la conseillère fédérale s’était entretenue avec Ekmeludine Ihsan Oglo, le secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique, ainsi qu’avec Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue arabe. Elle s’est aussi exprimée sur Al-Jazira.

Le message est toujours le même: expliquer que le gouvernement doit tenir compte de la volonté populaire; préciser la portée exacte du vote – les minarets sont visés, pas les mosquées, la liberté de croyance est donc garantie; et replacer la votation dans son contexte: les difficultés et les craintes liées à la globalisation. Sans oublier d’évoquer la possibilité de recours.

L’idée d’une tournée de Micheline Calmy-Rey dans les pays musulmans est une option étudiée, mais le département estime pour l’instant que l’urgence de nouer des contacts prime sur un voyage dont l’efficacité reste à démontrer. La difficulté de faire coïncider à l’improviste les agendas de la ministre et de ses interlocuteurs potentiels n’est pas à sous-estimer. Le DFAE compte enfin sur son réseau d’ambassadeurs pour prendre le relais dans tous les pays musulmans. Ils avaient d’ailleurs déjà anticipé le résultat en expliquant la démocratie directe dans leurs pays respectifs avant le vote de dimanche.