FRANCE

La Tribune, dernière heure

Lancée en 1985, «La Tribune» a su imposer en France une nouvelle forme de journalisme économique. Après maints soubresauts, elle paraît pour la dernière fois dans sa version quotidienne, lundi 30 janvier, et sera reprise par le groupe France Economie Régions

Nul ne sait si les journaux ont une âme. Mais La Tribune, dont le dernier numéro quotidien est sorti lundi 30 janvier, avait un cœur. C’est Isabelle Croizard qui le dit. Cette journaliste de 64 ans, spécialiste du marché des changes et des taux, a connu toute l’histoire du quotidien économique, depuis son lancement, en janvier 1985, jusqu’à sa mort aujourd’hui. «Il y avait dans ce journal un esprit d’équipe inouï, se souvient-elle. Tous ceux qui sont passés à La Tribune diront qu’ils y ont vécu les plus belles années de leur vie professionnelle…»

Isabelle Croizard est une figure du quotidien économique. Cette femme aux cheveux gris et au regard vif est une passionnée des monnaies et des changes: «Parce que cela me permet de faire le tour du monde tous les jours, assise sur mon siège.» La légende veut qu’elle se soit exclamée, un soir de bouclage: «L’euro, c’est mon amant!»

Pour elle, l’état d’esprit propre à La Tribune tient à sa situation toujours précaire. «Nous étions morts dès que nous sommes nés. Tous les confrères prédisaient que nous allions disparaître. Et nous avons tenu vingt-sept ans entre la survie et la mort, avec un esprit de Gaulois assiégés et combattants…»

L’histoire de La Tribune de l’économie commence dans le courant de l’année 1984, comme une sorte de complot ourdi dans le plus grand secret. Jean-Michel Quatrepoint, journaliste au Monde, est alors contacté par Bruno Bertez. Celui-ci est un personnage inclassable. Passionné par la Bourse, il dirige La Vie française, hebdomadaire de conseils aux épargnants, L’Agefi, quotidien destiné aux professionnels de la finance, et Le Nouveau Journal, considéré comme le journal des boursicoteurs. Il veut transformer ce dernier en quotidien économique concurrent des Echos. Pour cela, il demande à Jean-Michel Quatrepoint de constituer une équipe de haut niveau. Celui-ci parvient à débaucher six journalistes du Monde, dont le chef du service économie, Philippe Labarde, et sept journalistes des Echos, dont Jacques Jublin, chef du service industrie.

Dans la rédaction du quotidien du soir, Philippe Labarde fait partie de l’aile gauche, celle qui a soutenu en vain Claude Julien pour succéder à Jacques Fauvet. C’est donc cette sensibilité plutôt étatiste, favorable aux nationalisations du gouvernement Mauroy, qui débarque à la tête du nouveau quotidien économique, lancé en janvier 1985. «Dès l’origine, la rédaction a été un curieux mélange de journalistes de gauche et de spécialistes des marchés financiers, rappelle Sophie Gherardi, qui a vécu la naissance du titre. Cela a donné un journal anticonformiste, un peu frondeur, tout en possédant une très bonne spécialité financière.» «Nous voulions faire modestement un petit Financial Times, raconte Jean-Michel Quatrepoint. Un quotidien économique avec une base financière, qui s’intéresse à l’industrie et à l’actualité internationale.»

La Tribune est pleinement en phase avec son époque, celle de la conversion de la gauche à l’économie de marché. Laurent Fabius est à Matignon, Pierre Bérégovoy au ministère de l’économie et des finances. «C’était la naissance de la finance moderne, avec la création du Matif, la naissance du CAC 40, la libéralisation des marchés financiers», se souvient Isabelle Croizard. Très vite arrivent les privatisations lancées par le gouvernement Chirac, qui marquent le début de l’engouement des Français pour la Bourse.

Tout au long de sa vie, La Tribune s’est définie par opposition aux Echos. Face au grand quotidien économique, fondé en 1908 par la famille Servan-Schreiber et racheté en 1963 par les Beytout, elle pratique un journalisme de guérilla. Elle multiplie les «coups» éditoriaux, les «unes» audacieuses. Elle s’appuie sur ses points forts. La finance, bien sûr, et par la suite les nouvelles technologies, l’environnement, la gouvernance des entreprises, avec une approche plus transversale. «La Tribune a toujours bien capté l’air du temps», rappelle un ancien directeur de la rédaction.

En 1985, Les Echos sont encore le journal des entreprises françaises, axé sur les PME, lu surtout par les patrons de province. La concurrence de La Tribune va lui servir d’aiguillon et l’aider à accomplir sa mue. Le quotidien va étoffer sa rédaction dans les années 1990, prenant davantage en compte la finance, les nouvelles technologies. Et changer son image de journal du patronat. D’ailleurs, jusqu’à aujourd’hui, la première chose que faisaient les journalistes des Echos chaque matin, c’était d’ouvrir La Tribune pour voir s’ils n’avaient rien raté…

La Tribune était-elle de gauche et Les Echos de droite? Jean-Michel Quatrepoint refuse cette classification. «Nous avons choisi le titre de La Tribune parce que ce devait être un lieu où tous les points de vue pouvaient s’exprimer, de gauche comme de droite. Les gènes étaient plutôt de gauche, mais le lectorat ne l’était pas forcément. Il appréciait la manière originale dont La Tribune traitait l’actualité.»

La rédaction est moins guindée, plus joyeuse que celles des Echos. Les pots y sont nombreux et on y entonne le fameux A la santé du confrère, l’hymne des ouvriers du Livre qui fleure bon le vin rouge, l’encre fraîche et la fraternité des luttes syndicales. «Autant la rédaction des Echos est sage, ordonnée, cravatée, autant celle de La Tribune était agitée, revendicatrice, en ébullition permanente…», se souvient un ancien.

Beaucoup se demandent s’il y a la place, en France, pour deux quotidiens économiques. C’est le cas de l’historien de la presse Patrick Eveno: «Dans la plupart des pays européens, il n’y en a qu’un: le Financial Times en Grande-Bretagne, le Handelsblatt en Allemagne, Il Sole 24 ore en Italie.» Jean-Michel Quatrepoint est plus nuancé: «Il y avait la place pour un journal et demi…»

Au maximum de sa diffusion, qui atteignait les 100 000 exemplaires en 2000, La Tribune n’a jamais réussi à rattraper Les Echos. Selon les derniers chiffres de l’OJD disponibles (juillet 2010 à juin 2011), elle diffusait en moyenne 64 424 exemplaires chaque jour, contre 116 737 pour son concurrent. Le journal n’a pas gagné d’argent, sauf en 2000, juste avant l’explosion de la bulle Internet.

Alain Weill, le patron de NextradioTV, qui a été propriétaire du titre de 2008 à 2010, a une explication à ces déboires: «La Tribune est passée de main en main pendant trop longtemps; elle a été le jouet de différents actionnaires qui ne se sont pas intéressés au contenu et à la rentabilité.»

Le quotidien a connu six propriétaires en vingt-sept ans. En 1987, le titre est d’abord racheté par le groupe Expansion, dirigé par Jean-Louis Servan-Schreiber. La Tribune de l’économie devient La Tribune de l’Expansion. Jean-Michel Quatrepoint, à l’époque directeur général de la rédaction, s’étonne encore des circonstances du rachat: «Jean-Louis Servan-Schreiber a fait un chèque sans demander à voir les comptes!»

Le nouveau propriétaire dépense 50 millions d’euros en cinq ans, sans parvenir à redresser le titre. Il le vend en 1992 à un entrepreneur libanais passionné de presse, Georges Ghosn. Celui-ci opère la fusion avec La Cote Desfossés, quotidien qui fournit aux investisseurs, depuis 1825, les cours détaillés de la Bourse. Les ventes ne décollent pas et les comptes sont toujours dans le rouge. Georges Ghosn va exposer son problème au ministre de la communication du gouvernement Balladur, Alain Carignon. Quelques jours plus tard, il reçoit un coup de téléphone de Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH. Celui-ci cherche à constituer un groupe de presse. Il s’est déjà porté acquéreur de l’hebdomadaire boursier Investir. La Tribune passe en 1993 dans les mains de LVMH.

Le quotidien continue de perdre de l’argent, entre 15 et 18 millions d’euros par an. En 2007, Bernard Arnault a l’occasion de mettre la main sur Les Echos, qu’il s’offre pour 240 millions d’euros, et cède La Tribune pour l’euro symbolique à Alain Weill. Il fait même plus que cela, puisqu’il laisse 47 millions dans les caisses, soit l’équivalent de trois exercices déficitaires.

Le propriétaire de LVMH parie sur une mort prochaine de La Tribune, qui laissera sa nouvelle acquisition en position de monopole. Pour sa part, Alain Weill assure qu’il aurait pu sauver le journal. «Nous avons bien géré le titre, nous avons réduit les pertes. Sans la crise des subprimes, nous aurions réussi.» Dès décembre 2009, il envisage de céder le titre. «L’histoire a changé, dit-il pour se justifier. Nous n’étions plus dans le redressement d’une entreprise, mais dans un changement de modèle économique, avec la dématérialisation de la presse, l’arrivée des tablettes numériques, l’érosion du papier. J’ai considéré que c’était un engagement à temps plein et que je n’étais pas l’homme de la situation.»

Le coup de tonnerre éclate en mai 2010: Alain Weill annonce qu’il cède La Tribune pour l’euro symbolique à sa directrice générale, Valérie Decamp. Celle-ci va chercher, sans succès, des investisseurs prêts à poursuivre l’aventure. Le quotidien est placé en redressement judiciaire le 19 décembre 2011.

Le tribunal de commerce de Paris a choisi un repreneur, lundi 30 janvier: ce sera le tandem formé par le groupe de presse régionale France Economie Régions, dirigé par Jean-Christophe Tortora, et le groupe de médias numériques Hi-Media, dirigé par Cyril Zimmermann. Leur offre prévoit le basculement de La Tribune sur Internet et la parution d’un journal hebdomadaire.

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