Dans les salons très cossus du Gray d'Albion Hotel, l'image d'Alain Souchon apparaît sur un grand écran. Le regard un peu triste, comme à son habitude, le chanteur français lance à l'auditoire d'une voix timide: «On compte sur vous pour nous sauver.» Un appel à l'aide qui pourrait faire sourire venant d'un artiste connu pour ses humeurs un rien chagrines. Pourtant, l'heure n'est pas à l'ironie. Le témoignage de Souchon clôt une longue liste de messages lancés par des chanteurs français, tous venus appuyer par l'intermédiaire de messages vidéo le lourd constat d'une industrie discographique fragilisée.

Cette fois, il ne s'agit pas de fusion (lire en page 23), mais des assauts assénés par des pirates sur un marché déjà secoué par l'explosion des technologies numériques de distribution musicale. Mais de quels pirates parle-t-on? Des jeunes qui copient grâce à des graveurs le dernier album de Zebda pour le vendre à la sortie des lycées? Ou d'entrepreneurs véreux qui souvent sous le couvert de petites maisons de production légale cachent des réseaux parallèles de duplication internationale de CD? Les deux catégories sont visées.

Si jusqu'au début des années 90, le piratage organisé touchait avant tout les pays en voie de développement – palliant ainsi l'absence d'une réelle industrie musicale locale – , aujourd'hui ce phénomène est devenu transfrontalier. Si l'Asie du Sud-Est reste une zone intense de falsification d'enregistrements, l'Europe est devenue elle aussi une plaque tournante. La Bulgarie, et plus récemment l'Ukraine, la Moldavie et le Monténégro sont particulièrement actifs sur ce marché juteux. Ainsi, la région de Kiev produit, selon les informations de la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), plus de 70 millions de CD pirates par an. En Suisse, suite à des enquêtes de l'IFPI, une entreprise créant des masters pirates a été épinglée par la police. Elle fabriquait des matrices illégales qui étaient envoyées dans les pays de l'Est, afin d'y permettre la production en masse de CD. Une autre société helvétique est actuellement dans le collimateur des autorités.

En 1998, le produit mondial des ventes d'albums, vidéos et softwares illégaux a dépassé les 19 milliards de dollars. Plus de 370 millions de CD, 1,6 milliard de cassettes musicales ont été écoulées sous le manteau. Et les trafiquants font preuve d'inventivité. Récemment, en Extrême-Orient, on a découvert une sorte de sous-marin aveugle convoyant 500 000 CD. Le bâtiment était maintenu dans l'eau à un niveau précis grâce à des compartiments que l'on remplissait ou vidait d'air selon le bon vouloir des convoyeurs.

Des méthodes qui rappellent celle du trafic de drogue et d'armes et qui, selon les professionnels de lutte contre le piratage, fonctionnent en parallèle avec le marché mafieux du disque. En Irlande du Nord, des terroristes de l'IRA comme des milieux loyalistes auraient été arrêtés par la police anglaise en possession d'un vaste arsenal d'armes et de CD pirates. En Italie, en Afrique du Sud et dans plusieurs pays asiatiques, des cas semblables ont été constatés. Pour faire face à cette explosion du banditisme phonographique, l'IFPI fait appel depuis le milieu des années 90 à un ancien fin limier de la police britannique à Hongkong. Iain Grant, Ecossais bon teint à l'humour acide, était un des meilleurs spécialistes de la lutte antidrogue avant de prendre la tête du département juridique de l'IFPI, chargé de faire appliquer les lois.

Aujourd'hui, il attaque directement les gouvernements des pays industrialisés, et notamment le G8, qui a certes affiché une volonté politique de combattre le piratage mais ne pro-

pose pas de programme d'action précis. Pourtant, on estime que chaque année l'Europe à elle

seule se prive de 200 millions de dollars en taxes perdues sur la vente d'albums.

A en croire les professionnels du disque, l'arsenal légal existe pour contrecarrer cette marée du piratage. Un arsenal qu'il s'agit cependant de renforcer. En Europe, les délits sont souvent punis par des peines sans mesure avec les crimes commis. Quant aux gouvernements des pays en voie de développement, ils font preuve souvent d'apathie lorsqu'ils ne collaborent pas directement avec les agents du crime organisé, comme en Thaïlande où des membres de la caste militaire et des parlementaires ont soutenu la manufacture de CD piratés. C'est que ce marché pourtant illégal est considéré par le pouvoir local souvent comme un moindre mal voire comme un débouché pour des régions économiquement sinistrées.