Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Lâchée comme ça sans crier gare à l'heure du café matinal, la question peut faire l'effet d'«un gros pavé dans une petite mare», comme dit Jean Leclerc, l'homme-orchestre des «Cafés-philo» que la TSR inaugure ce samedi. Pourtant, qui ne se l'est pas posée au moins une fois, ne serait-ce que confusément, à la naissance d'un enfant, à la mort d'un proche ou simplement dans la file d'attente de la caisse du supermarché?

La philosophie est une discipline paradoxale. Elle parle de choses qui foncièrement concernent tout un chacun – le sens de la vie, le besoin de comprendre le monde, la transcendance, la raison et les passions, la vérité, la justice, la beauté – alors que ses grands textes sont, pour la plupart, inaccessibles au commun des mortels (avez-vous déjà essayé de lire La Science de la Logique de Hegel le soir en rentrant du travail?). D'où la multiplication, ces dernières années, d'entreprises plus ou moins réussies de vulgarisation visant à combler ce frustrant décalage.

Dernière en date, celle que va tenter, dès le 17 avril, toutes les deux semaines, l'émission Magellan Hebdo, à l'enseigne de ses nouveaux «Cafés-philo»: une série de huit sketches excédant à peine les deux minutes, se déroulant au zinc d'un bistrot (très français). On y voit l'homme de théâtre et de radio Jean Leclerc incarner simultanément un garçon de café qui tutoie la métaphysique entre bières et tisanes et un client partagé entre curiosité et scepticisme gouailleur («Kant, c'est épais, quand même…»).

Sans l'avoir étudiée à l'université, Jean Leclerc s'est passionné pour la philosophie au contact des excellents vulgarisateurs de France-Culture, chaîne à laquelle il a collaboré avant de venir inventer «Ducon et son patron» sur Couleur 3. Ces «Cafés-philo» sont en fait des adaptations de quelques-uns des 300 sketches de la même veine qui ont déjà passé sur La Première de la RSR, et témoignent d'un engagement qui pourrait bien se développer à l'avenir.

«Il y a deux mondes complètement étanches qui se côtoient: celui de ceux qui savent, et qui ont le pouvoir, et celui de ceux qui se contentent de vivre, et qui ignorent même que l'autre monde existe. Je cherche à jeter des ponts entre les deux», explique leur créateur. Son but est d'ouvrir des fenêtres dans la conscience des téléspectateurs, de les encourager à ne pas autocensurer leurs interrogations fondamentales sous prétexte qu'ils n'ont pas les moyens d'en venir à bout: «On ne peut peut-être pas répondre, mais rien n'empêche de chercher les réponses», lance le garçon de café en s'éloignant avec son plateau.

Jouant d'un humour généralement très juste (avec quelques rares dérapages populistes), qui permet à Monsieur et Madame Tout-le-monde de s'identifier constamment avec le client, Jean Leclerc réussit son pari surtout dans les sketches consacrés à des thèmes généraux et trapus tels que le rapport entre le bien et le mal ou la croyance en l'existence de Dieu: «Vous pouvez vous imaginer un cheval mauve? Alors, ça prouve que vous pouvez vous imaginer ce qui n'existe pas, ça ne prouve pas que ce que vous imaginez existe…»

En revanche, les sketches consacrés à l'un ou l'autre philosophe sont inégaux. Celui sur Socrate réussit le tour de force de brosser un portrait aussi émouvant qu'hilarant de l'«emmerdeur professionnel» des rues d'Athènes; tandis que, sans l'ombre d'une explication, un jeu de mots entre le Dasein heideggerien et le design risque de ne pas laisser plus de traces, cinq minutes après, qu'un rond dans l'eau.

Ce sont les risques inhérents à un exercice – celui, en général, de la vulgarisation philosophique – qui n'a pas fini de susciter la polémique. Quiconque s'est un peu frotté à la philosophie sait qu'il n'existe pas de synonymes acceptables pour des mots comme «noumène» ou «époché», ni de périphrases adoucissantes pour parler de «l'être de l'étant». Dans le numéro de janvier 1998 de la revue Esprit, Claude Courouve dénonçait, dans la mode des «cafés de philosophie», une «absolutisation du principe démocratique» (la revendication de la philosophie pour tous) qui «bafoue le principe de compétence» (il ne suffit pas de prendre la parole pour savoir penser).

Le danger de trivialisation existe quand on fait croire aux profanes qu'ils peuvent s'exprimer avec la même pertinence que les spécialistes. Mais dans le cas des «Cafés-philo» de Jean Leclerc, ce dont il s'agit, c'est de persuader les gens qu'ils ont le droit de réfléchir, à leur manière, sur les mêmes sujets qui occupent les spécialistes. Un acte de culture.

Magellan Hebdo, première émission samedi 17 avril à 11 h 45 sur TSR1.