Sur les réseaux

Twitter contre les amis de la transparence

L’Open State Foundation archivait impitoyablement les tweets supprimés des politiciens. Twitter lui barre l’accès à ses données

Comme un e-mail vengeur trop rapidement envoyé, un tweet maladroit et malvenu est vite arrivé sous les doigts. Mais Twitter est miséricordieux envers ses membres et leur laisse le droit à l’erreur. Les twittos ont donc la possibilité d’effacer les micro-messages qu’ils viendraient à regretter.

Qui plus est si ce sont des politiciens ou des diplomates, et qu’ils se mordent amèrement les doigts d’avoir twitté trop précipitamment, trop cru, trop ambigu, trop plouc, trop acide, trop bête ou trop méchant. Grande spécialiste de l’exercice en France, Nadine Morano déclencha un tsunami en supprimant ce tweet tapoté dans le cadre de l’affaire Cahuzac: «Pour les menteurs et les fraudeurs la sanction doit être exemplaire assortie d’une inéligibilité à vie» et qui le retira précipitamment après l’éclatement de l’affaire Copé-Bygmalion.

Twitter est donc magnanime, mais son application ouverte à tout vent. Or, pour qui sait structurer ses bases de données, rien de plus facile que d’en extraire la liste des micro-messages retirés par leurs auteurs. En particulier des diplomates et des politiciens.

Aux Etats-Unis, le site Politwoops s’en était même fait une spécialité, en archivant impitoyablement les tweets retirés des politiciens américains au nom de la transparence dans les affaires publiques.

En juin de cette année, Twitter avait alors frappé l’enfant chéri de la Sunlight Foundation en lui interdisant l’accès à ses bases de données. Au prétexte que Politwoops enfreignait les conditions d’utilisation de Twitter. Twitter argumentait alors: «Honorer les attentes en matière de droit à la vie privée de nos usagers pour tous les comptes est une priorité pour Twitter, que l’usager soit un anonyme ou un membre du Congrès.»

En juin, comme le titre le site d’étude en journalisme de l’Université de Harvard, NiemanLab, «Polit­woops était abattu par la confusion entretenue par Twitter entre la vie privée, le journalisme et la politique». Près de trois mois plus tard, c’est tout le réseau international de Politwoops (et de son équivalent diplomatique, Diplotwoops) que Twitter a décidé de décapiter en barrant l’accès de ses données à l’Open State Foundation (OSF) cette fois, qui avait créé et orchestrait toutes les opérations des Politwoops nationaux hors des Etats-Unis. Une organisation née du mouvement open data et qui encourage informaticiens et citoyens lambda à développer des applications susceptibles de lire à cœur ouvert dans les données disponibles. En particuliers des officiels, des gouvernements et des politiciens.

Twitter d’un côté, l’OSF de l’autre: deux mondes s’affrontent. Deux conceptions aussi de l’archivage perpétuel des erreurs et des repentirs des usagers sur les réseaux.

L’OSF, en taliban de la transparence, plaide pour que rien ne soit oublié pour les hommes et les femmes qui sollicitent notre vote, y compris leurs repentirs. Elle en fait une question de principe.

Twitter, lui, plaide pour la pré­éminence du droit à ce repentir: nous sommes humains, après tout! D’autant que, sans cette soupape, les réseaux sociaux deviendraient rapidement un vrai enfer, où rien, jamais, ne pourrait être oublié.

Comme journaliste, je soutiens l’OSF et me réjouis du repentir éventé de Nadine Morano. Mais, comme usager privé, j’applaudis Twitter qui résiste à de telles intrusions.

Mais dans tous les cas, je n’oublie pas ceci: dans l’univers numérique, rien, rien, rien ne se perd jamais qu’on a un jour ou l’autre tapoté sur un clavier…