Même à la retraite, Andreas von Stechow reste très diplomate. De celui qui fut ambassadeur d’Allemagne en Suisse de 2006 à 2008, il ne faut pas attendre de jugement à l’emporte-pièce. Mais, dans son livre sur la Suisse paru l’an dernier, Persönliches zur Schweiz*, il observe une Suisse pragmatique.

«Aujourd’hui je me pose la question de savoir si cette aspiration à l’indépendance est encore une des caractéristiques marquantes de la Suisse ou si le bien-être et la transformation de la société n’ont pas changé le pays plus fortement que de nombreux politiciens ne veulent l’admettre. Y a-t-il encore aujourd’hui un Guillaume Tell prêt à tirer sur le bailli, ou n’est-ce pas de manière marquante le manager de banque qui abandonne le secret bancaire aux Etats-Unis pour sauver ses investissements?»

Familier de la Suisse, dont il comprend le dialecte et dont il garde l’image «du monde sain de la ferme» où il a été accueilli enfant après la guerre, il porte un regard plutôt compréhensif sur le petit voisin du sud. Joint à son domicile de Berlin, il se veut plutôt rassurant quant à l’image que se font ses compatriotes allemands de la Suisse. «La plupart des Allemands, hormis les clichés traditionnels, connaissent peu de chose de la Suisse. Certes, depuis deux ou trois ans on parle beaucoup en Allemagne de l’évasion fiscale et la Suisse est évidemment dans le viseur. Mais je ne crois pas que l’affaire des données bancaires volées a véritablement terni l’image de la Suisse, qui garde beaucoup d’attraits pour les Allemands.»

Par contre, selon lui, le fait que la Suisse a accepté il y a un an de se conformer aux standards de l’OCDE s’agissant de l’entraide fiscale mériterait un plus important effort d’information et d’explication en direction des opinions publiques allemande ou française. «Vous verrez, finalement, une fois éliminée la distinction entre fraude et évasion fiscales, le secret bancaire suisse n’est pas si éloigné de celui que pratiquent les banques allemandes. On passera alors un jour à l’échange automatique des données quand les Suisses, très pragmatiques, constateront combien leur coûte la volonté d’indépendance. J’en suis persuadé. Ce sera l’occasion pour la place financière suisse de démontrer qu’elle a d’autres atouts.»

Au passage, le diplomate extermine d’une phrase la velléité des banquiers suisses de préserver le secret bancaire grâce à l’imposition à la source. Cela revient à dire, relève-t-il dans son livre: «Nous avons quelque chose à cacher, mais nous payons pour cela.»

Les Suisses sont trop pragmatiques pour ne pas voir que leurs intérêts vont dans la direction de l’Europe, dit-il, en ne cachant pas son admiration pour ce trait de caractère auquel il attribue une bonne part des succès économiques du pays. La Suisse est déjà très intégrée à l’Europe, où, selon le diplomate, se trouve son véritable marché. «Mais avec l’élargissement de l’UE à 27, la Suisse trouve de moins en moins l’oreille de Bruxelles. Elle est de plus en plus contrainte d’accepter les règles de l’UE sans pouvoir les influencer… Sur un marché globalisé, elle est «comme un brochet dans un étang de carpes, un facteur de perturbation» pour ses voisins.

Après l’épisode de la cavalerie dont l’ancien ministre des Finances allemand a menacé la Suisse, l’ambassadeur en vient à espérer «que des deux côtés le management politique s’améliore». Du côté allemand, il préconise d’adopter un ton plus amical. Mais, du côté suisse, «les premières déclarations laissent malheureusement supposer qu’il y a encore beaucoup de difficultés à surmonter. L’annonce par la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey de son intention de renégocier un accord sur la fiscalité de l’épargne avec l’UE revient à se tirer une balle dans le pied.»

Le diplomate s’interroge aussi sur l’existence d’une véritable stratégie du côté du Ministère des finances et signale insidieusement que, «jusqu’ici, le Liechtenstein a mieux manœuvré tactiquement». Le système de consensus est adapté à la politique locale, «mais il est plus problématique pour relever les défis nouveaux et complexes de la globalisation», conclut-il.

* P ersönliches zur Schweiz. Betrach­tungen eines deutschen Diplomaten , Orell Füssli Verlag, 2009.